Le fantôme dans la chambre noire

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Publié dans le New York Times, le 4 septembre 2005, voici traduit de l'américain un article écrit par Randy Kennedy : Le fantôme dans la chambre noire. Il fait suite à une exposition de photographies occultes qui a eu lieu en ce moment au Metropolitan Museum of Art. Ce n'est pas le lieu où l'on attendrait à trouver un conservateur de musée préparer une importante exposition de photographies.

 Matérialisation d'un Esprit

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Il y a quelques années, Pierre Apraxine était installé au 2ème étage d'une grande maison située au West 73e Rue près de Central Park, le siège de la Société américaine pour la Recherche Metapsychique, un organisme qui recueille depuis 120 ans tout ce qui concerne le paranormal et dont un des membres fondateurs fût le philosophe, William James.
Dans le domaine de la collection photographique et de l'érudition, Monsieur Apraxine est considéré comme une institution à lui seul. Pendant près de 20 ans il fut les yeux et les oreilles et le représentant, dans les ventes aux enchères, du philanthrope, Howard Gilman qui a réuni une collection – récemment acquise par le Met – qui est tenue pour être une des plus importantes du monde grâce, en grande partie, à l'expertise de Mr Apraxine et sa ténacité qui l'a conduit dans le monde entier.
Cependant, ce jour-là, Mr Apraxine ne travaillait pas sur la photographie mais sur le 6e sens, ce grand échangeur invisible que la spirite russe, Madame Blavatsky, décrit comme une sorte de bureau de poste astral. Mr Apraxine a replié sa haute taille de 6 pieds 3 pouces, pour s'installer dans une petite cabine insonorisée en acier, éclairée par une lampe rouge. Les yeux occultés par des demi balles de ping-pong, des écouteurs débitaient du bruit blanc dans ses oreilles. Dans une pièce voisine, une collègue et amie conservatrice, Sophie Schmit avait devant elle un papier avec une image choisie de manière aléatoire. Dans sa cabine Mr Apraxine, dans un état de grande décontraction dit l'état de ganzfeld, devait recevoir l'image que Mme Schmit lui transmettait.

Il s'avéra que Mr Apraxine parvint convenablement à décrire plusieurs images qui correspondaient à celles qu'avait Mme Schmit. (Dans l'intérêt de la recherche, la Société demande que les images ne soient pas rendues publiques.) Quand les positions furent inversées, avec Mme Schmit dans la cabine, les résultats étaient encore meilleurs – Mme Schmit décrivit avec une justesse étonnante l'image que Mr Apraxine voulait qu'elle voit mentalement.
Rien de tout cela n’étonna Mr Apraxine qui avait grandi dans la propriété familiale en Estonie où des évènements surnaturels semblaient souvent faire parti du train-train quotidien. Selon les histoires que lui racontait sa maman, une femme vaporeuse, habillée de blanc qui aurait pu être ou ne pas être le spectre d'une vieille tante, apparaissait régulièrement, voletant parfois au-dessus du berceau de Mr Apraxine.
«Elle était un esprit bienveillant en ce qu'elle veillait sur moi,» explique-t-il. « Cependant, elle avait pris en grippe une des domestiques et elle terrorisait d'autres membres de la maisonnée, surtout si quelqu'un volait. C'était un véritable chien de garde ».

Monsieur Apraxine, 70 ans, ancien lauréat de la bourse Fulbright et modèle de l'éducation post-lumières, croit-il vraiment à cette histoire ? Ou aux esprits frappeurs nocturnes ? Au cours d'un déjeuner récent au Met, il leva la tête et regarda Central Park par la fenêtre un instant. «J'ai une formule, une réponse toute prête à ces questions, » dit-il. « Je crois que vous pouvez voir un fantôme mais cela ne veut pas dire que je crois aux fantômes. » Il hésita puis continua « Je reste un observateur impartial – voilà la meilleure façon de la formuler. »
Mais Mr Apraxine a toujours été un observateur à l'esprit curieux et ouvert. Il a consulté des médiums, s'est fait hypnotisé, a lu des livres et des magazines sur la métapsychique et a même assisté une fois à une cérémonie vaudou en Haïti. Donc, sa participation à l'organisation de l'exposition au Met – «Le Moyen Parfait : Photographie et Occultisme », étude fascinante des moyens par lesquels la photographie a été utilisée pour essayer de prouver l'existence du surnaturel – est pour lui plus qu'un simple exercice professionnel ou esthétique. A tout le mois, c'est une de ces coïncidences en quoi Mr Apraxine dit de ne pas croire. « Il n'y a rien de fortuit – du moins, dans ma vie » dit-il.
Jeune adulte, il s'est intéressé à la photographie de l'occulte à partir de son travail de collectionneur et non pas, selon lui, comme résultat d'une recherche spirituelle. Au début des années 70, quand il a commencé à travailler avec Gilman pour réunir une collection photographique de classe mondiale, le point fort de la collection Gilman était le travail des photographes du 20e siècle tels que Walker Evans et Robert Frank. La mission de Mr Apraxine était de remonter le temps, d'acheter des oeuvres de bonne qualité du 19e siècle, jusqu'aux débuts de la photographie dans les années 1830. A la surprise de deux hommes, qui pensaient que le meilleur de la photographie de 19ème siècle avait déjà été acquis par les musées, des chefs d'oeuvres étaient encore à vendre de part le monde et que beaucoup étaient à vendre pour ce qui nous parait aujourd'hui comme des sommes dérisoires.
Au fur et à mesure que la collection s'enrichissait, des photographies de l'occulte étaient simplement un autre aspect de l'histoire de la photographie. Depuis les années 1870 jusqu'aux années 1930, on croyait que l'appareil photo avait le pouvoir de capter non seulement le visible et le fugace mais aussi l'invisible et l'éphémère et cela a produit un immense corpus d'images dont l'objet était quasi scientifique. (Ces images servaient aussi comme argument publicitaire pour des photographes qui proposaient aux veuves de la Guerre Civile un dernier aperçu de leurs bien-aimés.)

Les 120 photographies de l'exposition sont, tour à tour, étranges, belles, dérangeantes et hilarantes. Elles sont aussi, dans l'ensemble, le témoin visuel de décennies de fraude, escroquerie, et de crédulité quoiqu'il y ait eu aussi dans des photos des années 60 des photos comme celles de Ted Serios, un excentrique de Chicago, qui sont censées représenter ses pensées, photos qui n'ont pas encore été expliquées de façon satisfaisante.
« Pour nous, ce n'est pas du matériel valable » dit Dr. Nancy Snow, Présidente de la Société américaine pour le Recherche Métapsychique qui a prêté plusieurs photographies pour l'exposition. « Cela peut être intéressant néanmoins, du point de vue de l'histoire de la photographie » ajouta-t-elle.
Les photographies sont une fenêtre sur une période bizarre et presque oubliée de l'histoire américaine et européenne, quand les partisans du spiritisme et de la stricte rationalité s'affrontaient à la une des journaux. En 1869, le procès pour fraude de William Mumler, photographe travaillant à New York et à Boston, et qui était le premier connu pour avoir développé la photographie spirite, se transforma en spectacle public. Le maire de New York en personne exigea une enquête sur ses pratiques et P. T. Barnum témoigna pour l'accusation comme l'Amazing Randi de l'époque. Mais Mumler avait beaucoup de défenseurs. Parmi ses clients comptait Mary Todd Lincoln qui lui avait rendu visite après l'assassinat de son mari ; elle en emporta une photo qui montre sa forme fantomatique debout derrière elle. (Mumler fut acquitté mais déconsidéré, soupçonné d'avoir manipulé les plaques photos.)

La photographie spirite commença dans l'élan d'un esprit d'entreprise typiquement américain et pour cette raison, les spiritualistes européens sérieux furent lents à les suivre. L'un d'eux écrivit que bien que les Etats-Unis menaient dans de nombreux domaines, ils avaient aussi laissé l'Europe loin derrière dans l'invention de fausses rumeurs. Mais la pratique commença bientôt en France et en Angleterre et donna naissance à des groupes dont les noms semblaient sortit tout droit des livres de H. G. Wells ou J. K. Rowling : la Société pour l'Etude les Images Supranormaux ; le Collège Britannique pour la Science Métapsychique ; le Comité Occulte du Circle Magique.
L'intérêt atteint son apogée avant la 2e Guerre Mondiale mais l'exposition démontre qu'il est toujours vivace. L'exposition comprend quelques-unes des célèbres photos Polaroid de Mr Serios qui affirmait pouvoir projeter ses pensées sur la pellicule et dont les travaux restent parmi les mieux documentés et les plus discutés dans le domaine. Encore aujourd'hui, cette pratique exerce une fascination , aidée par les technologies vidéo et l'Internet – il suffit de taper les mots « chasseur de fantômes » sur Google et vous trouverez des milliers d'exemples d'images contemporaines censées monter des émanations de l'au-delà.
Monsieur Apraxine et Mme Schmit, qui ont monté l'exposition avec trois autres conservateurs, ont souligné que la seule manière de monter une telle exposition était de professer un agnosticisme officiel. « La position des auteurs est précisément celle de ne pas avoir de position, ou, tout au moins, pas sous une forme aussi manichéenne» ont-ils écrit dans le catalogue de l'exposition.
Mais dans un interview téléphonique chez elle à Paris, Mme Schmit concéda qu'un fort sentiment de « Et si... ? » était nécessaire également. « Si je n'avais pas envisagé au moins le possibilité que cela put exister, je pense que je n'aurais pas été intéressée par ce projet » dit-elle. Ce jour d'été, à la Société américaine pour la Recherche Métapsychique où les deux conservateurs triaient les archives à la recherche de documents pour l'exposition, ils étaient d'accord pour participer à l'expérience de télépathie non pas comme une plaisanterie mais comme une mission de recherche complémentaire pour les conservateurs pour donner plus de crédit à l'exposition. « Tous les deux, nous avons l'esprit ouvert sur ces aspects » dit-elle. Pour Mr Apraxine se semble avoir été parfois plus qu’une simple ouverture d'esprit. Homme charmant mais secret, qui combine l'élégance du Vieux Monde avec un enthousiasme presque enfantin, il raconte des incidents de sa vie qu'il explique difficilement. Après que sa famille ait quitté l'Estonie, il a passé le plupart de sa jeunesse en Belgique. Ses parents l'envoyèrent en Irlande pour apprendre l'anglais.
Une nuit, il alla en cachette seul dans une maison abandonnée, réputée hantée, où Mr Apraxine dit avoir entendu un tic tac de pendule dans une pièce où il n'y en avait pas et des pas là où personne ne paraissait marcher. Plus tard dans sa vie, dans les années 60, suivant le conseil d'amis qui travaillaient pour le magazine occulte « Planète », à Paris, il alla voir son premier médium à la campagne près d'Orléans. « Je voulais savoir ce qui allait être ma vie » explique-t-il. Il se souvient d'avoir eu le trac et de s'être senti un peu bête. «Je m'attendais à trouver quelqu'un habillé de longs vêtements avec un hibou sur l'épaule ». Au contraire, l'homme portait un short et dans sa cour parmi les poules, il prédit à Mr Apraxine avec l'aide d'un pendule, « tous les événements importants de ma vie – et ils sont tous survenus ». Mr Apraxine raconta tout cela sur un ton neutre comme s'il parlait de faits stéréotypés.

Plus tard, installé à New York, il consulta régulièrement une autre médium dans le West Village et encouragea un des ses amis réticents d'aller la consulter aussi. «Je voulais déstabiliser son esprit cartésien. » explique-t-il en souriant.

Aujourd'hui Mr Apraxine dit que sa curiosité pour le plupart des choses concernant l'au-delà a été satisfaite ou au moins se trouve en hibernation. Il lit moins sur l'occultisme, n'a pas consulté de médium depuis des années. Il n'a pas, non plus, vu de fantôme. (Il a envoyé un e-mail à un journaliste suite à l'entrevue pour s'assurer qu'il ne paraisse pas trop obsédé pas des apparitions.) «Je ne me moque pas de ceux qui me racontent des expériences paranormales mais je ne crois pas non plus qu'une silhouette dans un couloir mal éclairé soit l'apparition de Tante Dorothéa qui revient espionner son mari. » écrit-il.
Selon lui, l'exposition au Met ne s'est pas développée comme une conséquence de ses centres d'intérêts : c'est simplement une autre manière de les explorer, une exploration qu'il souhaite que les visiteurs de l'exposition veuillent entreprendre, eux aussi. « Je pensais » dit-il, « que peut-être j'apprendrais quelque chose en explorant davantage le sujet et que peut-être j'apprendrais quelque chose sur moi-même. »