Esprit es-tu là ?

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Esprit es-tu là ?

Ce mois-ci, nous vous présentons l'exposition temporaire au musée Maillol de Paris, visible jusqu’au 1er novembre 2020, Esprit es-tu là ? Les peintres et les voix de l’au-delà. « Esprit es-tu là ? » se base sur les collections du LaM, musée d’art moderne de Villeneuve-d’Ascq (Nord), dont deux conservateurs sont les commissaires de l’exposition du musée Maillol. L’exposition se déroule au sein du musée Maillol sur deux étages. La première partie est centrée sur la figure de trois peintres : Augustin Lesage, Victor Simon et Fleury-Joseph Crépin, tandis que la seconde montre plutôt leur héritage à travers notamment toute la peinture de femmes spirites, avec en conclusion des œuvres plus contemporaines. Trois de nos correspondants y sont allés et ils témoignent...

Le premier étage propose tout d’abord, en deux salles, une introduction à l'histoire du spiritisme : sa naissance, les grandes figures, les grands événements, les critiques… avec sur les murs de courtes biographies des spirites célèbres, des coupures de journaux, mais aussi des objets liés à la pratique du spiritisme (comme les tables ouija).
La troisième salle présente les biographies des trois peintres à l'honneur sur trois hauts panneaux qui sont des bandes dessinées réalisées par Frédéric Logez et appelées Portraits debouts. L’on y découvre que les trois hommes sont tous trois nés dans des familles de mineurs du Pas-de-Calais et ont eux-mêmes travaillés dans les mines. Bien que devenus des artistes reconnus, aucun n’est passé par une école des beaux-arts.
Le premier, le plus ancien, auquel l'exposition donne la part belle, est Augustin Lesage (1876-1954). Après avoir entendu dans la mine en 1911 une voix lui disant qu’il deviendrait peintre, Lesage organise des séances de tables tournantes puis se résout à acheter le matériel que ses voix lui dictent de choisir pour réaliser, sous leur conduite, des tableaux. sujet234 expoA Devenu guérisseur, puis artiste reconnu, il peint plus de 800 toiles qu’il facture à l’heure de travail, au tarif horaire d’un mineur. A partir de 1923, Lesage peut se consacrer entièrement à la peinture et quitter la mine grâce à la reconnaissance qu’il obtient. Il voyage beaucoup et ces voyages auront un impact sur sa peinture.
Lesage désigne comme son successeur Victor Simon (1903-1976), jeune homme devenu cafetier après avoir été mineur puis comptable. Dès l’âge de 6 ans, les nuits de ce dernier sont peuplées de visions. Il commence lui aussi à peindre parce que des voix le lui demandent et il exerce également comme guérisseur. À l’instar de Lesage, il puise son inspiration dans le christianisme avant de s’orienter vers un syncrétisme religieux. Il crée en outre un journal « Forces spirituelles » et rédige trois ouvrages dictés par les esprits « Reviendra-t-il ? », « Du Sixième sens à la quatrième dimension », « Du moi inconnu au Dieu inconnu ».
Ne se considérant pas comme un artiste, il refuse de vendre ses œuvres.
Enfin, Fleury-Joseph Crépin (1875-1948), serrurier, plombier puis quincaillier, chercheur de sources, musicien, était aussi guérisseur. Ce n’est qu’en 1938 qu’il commence à dessiner de manière automatique : alors qu’il recopie de la musique, sa main cesse de lui obéir pour dessiner d’étranges motifs. En 1939, des voix lui enjoignent d’exécuter 300 peintures : au terme de ce travail, la guerre devait s’arrêter. Et, effectivement, la dernière toile fut achevée le 7 mai 1944.
Viennent enfin, les tableaux. Une très grande salle est consacrée à l’œuvre d’Augustin Lesage, partiellement coupée en son milieu par une cimaise centrale (grand mur pour présenter les œuvres). Ses œuvres vont des formats moyens aux grands formats : certaines toiles étaient si grandes que Lesage, n’ayant pas suffisamment de place dans son atelier, devait peindre en déroulant la toile au fur et à mesure. En effet, les voix lui avaient un jour dit de ne pas couper la toile de 9m2 qu’il avait reçue mais de la peindre dans son ensemble, ce qu’il faisait en parallèle de son travail à la mine.

 la salle d'exposition

Ses œuvres sont abstraites (sans référence à la réalité concrète), composées de petites formes géométriques et décoratives se développant selon un axe de symétrie. Lesage, Enigme des siècles, vers 1920-1924 Cette symétrie apparente est parfois démentie dans le détail par des différences entre la droite et la gauche. Ces toiles évoquent des architectures utopiques ou des masques (avec les trouées laissées dans la toile) renvoyant, par leurs couleurs et leur minutie, aux mandalas indiens. Elles méritent véritablement d’être observées à deux fois : dans leur ensemble, avec un peu de recul, l’effet est véritablement saisissant, et de près, pour observer la grande minutie, le sens méticuleux du détail dans le dessin de Lesage.
« Celui qui me fait peindre se sert sans doute de moi comme il se servait de ses propres mains quand il vivait. Il n’y a rien de moi dans mon travail, mon travail ne m’appartient pas. L’esprit se sert directement de ma main » Lesage
La 2e partie de la salle présente des œuvres davantage imprégnées d’une inspiration égyptienne ou orientaliste. En effet, Lesage se dit être la réincarnation d’un artiste de l’époque pharaonique.
En outre, cette civilisation ayant atteint un niveau de connaissance et d‘initiation perdu à jamais fascine les cercles spirites de l’époque (en 1922 est découverte la tombe de Toutankhamon qui alimente cette fascination). Lesage se rend lui-même en Egypte en 1939. Auparavant, il réalise plusieurs voyages au Maghreb où il anime des conférences, les sociétés spirites de ces pays entrant en résonance avec ses messages. Victor Simon (le second peintre) se rendra également au Maghreb.
A la fin de sa vie, Lesage perd peu à peu la vue mais continue de peindre sous l’inspiration des esprits, se mettant sous la protection des reines (cf. Nefertiti, 1952) et divinités égyptiennes.

 Lesage, Nefertiti, 1952

Une salle plus petite est ensuite consacrée à Victor Simon. Ce dernier, après avoir entendu des voix lui commandant de peindre, décide, avant de commencer sa première œuvre, de rendre visite à Lesage, qui l'encourage. Lesage introduit presque systématiquement des visages, de face, comme des genres de Saintes faces, qui viennent, sans toujours être rattachées à un corps nous apparaître comme des visions, dans des architectures de palais imaginaires, célestes.
On retrouve autour des visages ces éléments décoratifs minutieux rencontrés chez Lesage. Simon intégrera par la suite des figures issues d'autres religions ou spiritualités, tout en développant son activité d'écriture évoquée plus haut.

 Simon, toile judéo-chrétienne, 1937 (sa deuxième toile, la première ayant été perdue)
 Simon, Bouddha, 1975

Le dernier, Crépin, affecté dès sa jeunesse par des problèmes oculaires, a peint des tableaux par centaines, en séries, après que les voix lui ont dit « quand tu auras peint 300 tableaux, ce jour-là, la guerre finira. Après la guerre, tu feras 45 Tableaux merveilleux et le monde sera pacifié ». Son style est reconnaissable entre tous par ses myriades de petites gouttelettes multicolores, qui au premier abord semblent être des pastilles de couleur en relief. Il disait être capable de produire jusqu'à 1500 gouttelettes par heure. Ses œuvres appartenant à des séries, elles sont toutes numérotées. Crépin achève la première d’entre elles la veille de l’Armistice ; il envoie alors certaines de ses œuvres aux grands hommes politiques de son temps. Malheureusement, en mourant il laissera inachevée, à deux tableaux près, la série des Tableaux merveilleux.

 Crépin, Tableau merveilleux n°35, 1948


Après ces découvertes déjà intensément riches et foisonnantes, l’exposition se poursuit au rez-de-chaussée du musée pour montrer l’héritage des trois hommes. Table de séance ayant appartenue à Allan Kardec, Surnateum, Bruxelles Une rare table de séance ayant appartenue à Allan Kardec et provenant des collections du Musée d’histoire surnaturelle de Bruxelles (« Surnateum ») s'offre au regard en entrant dans la salle.
Puis quelques-unes des œuvres de Lesage et Simon viennent en support de comparaison, avant de laisser la place à celles d’autres artistes spirites.
Les toiles de Christian Allard, Stéphan Nowak et Elmar Trekwalder témoignent d'une proximité d'inspiration et de style avec celles de leurs prédécesseurs : même usage de la symétrie, motifs géométriques, visages, gouttelettes... Un parallèle est tiré avec les œuvres des religions jaïn ou népalaises, ou avec les mandalas, supports de méditation concentrant l'énergie cosmique en mentale, en ce que les peintures spirites semblent « relayer, voire être support à une exploration sensible et spirituelle du monde » (texte d'exposition).
La présence d'œuvres de Victorien Sardou vient représenter un pan de l’art spirite plus érudit, à l’opposé des trois peintres phares de l’exposition, qui n’avaient aucune éducation artistique préalable.

 Sardou, La Maison de Mozart sur Jupiter

La dernière section de l'exposition est consacrée aux femmes spirites peintres, avec la volonté de leur redonner leur juste place, peu d’entre elles étant jusque-là passées à la postérité. Des noms bien connus côtoient ceux de femmes restées en grande partie oubliées, avec, dans le désordre : Madame Bouttier, Élise Müller/Hélène Smith, Hilma Af Klint, Madge Gill, Yvonne Cazier, Séraphine Louis…
Chacune a un style et des sources d'inspiration bien différentes.

Smith, La Planète Mars

Madame Bouttier, proche des groupes spirites lyonnais, réalise des dessins automatiques représentant des imbrications de plantes, d'insectes, comme vues à travers un microscope. Hélène Smith illustre ses visions dans lesquelles elle vit plusieurs réincarnations et voyage sur Mars. Hilma Af Klint, après une formation aux Beaux-Arts et la production d'œuvres classiques, se rapproche du cercle « De Fem » qui pratique le spiritisme et est choisie pour transcrire les messages et dessiner. Ses tableaux n'auront alors plus rien d'académique. Madge Gill, enfin, trace des figures féminines (cf image) en insistant particulièrement sur les visages, toujours de face, avec de grands yeux ouverts. Les corps, enveloppés dans de vastes robes semblent absorbés par l'espace.
Une grande variété de productions sont présentées en une salle relativement petite, qui donne envie d'en savoir plus de chacune de ces femmes.

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L’exposition se clôt avec une installation contemporaine diffusant des hologrammes pour tenter de reconstituer des séances spirites.
En somme, il s’agit d’une exposition extrêmement riche qui satisfera d’une part les spirites qui y trouveront un contenu clair, détaillé et neutre de ce mouvement (ce qui est assez rare pour être souligné). D’autre part, cette exposition du musée Maillol, au titre volontairement un peu racoleur, est susceptible de plaire au plus grand nombre et à l’amateur d’art brut ou spiritualiste (classifications dans lesquelles sont aujourd’hui appréciées les œuvres des peintres évoqués).
Une rétrospective parfois un peu dense pour le néophyte mais qui démontre bien toute l’urgence qu’il y avait de faire connaître la fertilité du mouvement spirite pour les arts.
En attendant, allez voir cette exposition qui fera date par le nombre d’œuvres réunies, la qualité de sa présentation et de son propos.