Spiritisme de Victorien Sardou - 3/3

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Spiritisme de Victorien Sardou

Ce mois-ci, nous vous présentons la dernière partie de la pièce de théatre de Victorien Sardou Le Spiritisme. Nous terminons avec l'acte III

ACTE III

Un chalet élégant à Quiberon, au bord de la mer. A droite, premier plan, haute cheminée bretonne, feu mourant. 2e et 3e plan, grand vitrage avec porte au milieu ouvrant sur palier du fond, vers la droite, est occupée de même par un vitrage qui, comme le précédent, laisse voir la mer bordée de rochers. Dans ce qui reste du fond vers la gauche, une porte ouvrant sur une petite antichambre, au delà de laquelle est une porte de chambre. A gauche, premier plan, une large baie de deux mètres garnie d'une portière s'ouvre sur la chambre à coucher, qu'on devine plus qu'on ne la voit. Au deuxième plan, porte de la chambre. Au fond, horloge rustique. Tapis. Grande table chargée de livres. Fauteuils, canapés, etc. L'action commence au soleil couchant. Puis la nuit vient, très étoilée, avec une vive clarté de lune.

 Sarah Bernhardt

SCENE I

Valentin, Yvon, puis Simone. Yvon, au lever du rideau, range les livres sur la table ; Valentin ouvre la porte de droite. Simone, dans son manteau de voyage, reste au delà du seuil.

VALENTIN. Pardon, jeune homme ! C'est bien ici, n'est-ce pas, que loge monsieur d'Aubenas ?

YVON. (Au coin de la table) Oui, monsieur. (Indiquant la droite) Le voilà qui descend là-bas vers la mer, avec des amis.

VALENTIN. Oui, je l'ai vu de loin se diriger de ce côté. (Se tournant vers Simone) Tu l'entends, chère amie, c'est bien ici ! Tu peux entrer.

SIMONE. (Inquiète, regardant vers la droite, à mi-voix) S'il revenait sur ses pas ?

VALENTIN. (De même) C'est peu probable, il sort à peine. (A Yvon) Je croyais M. d'Aubenas seul dans cette maison ?

YVON. D'habitude, oui, monsieur, depuis cinq jours qu'il est arrivé, il n'est jamais venu personne que son domestique pour lui rapporter des livres. C'est moi qui sert monsieur, et ma mère qui garde la maison pour le nouveau propriétaire, lui fait la cuisine.

VALENTIN. Alors, ces personnes qui s'éloignent là-bas avec lui sont ici par hasard ?

YVON. Elles sont arrivées vers les quatre heures, venant d'Auray, monsieur ne les attendait pas ! Il les a retenues à dîner.

VALENTIN. Et elles comptent séjourner à Quiberon ?

YVON. Oh ! Non, monsieur ! Ils repartent tous ce soir pour Carnac, dans une voiture qu'ils ont commandée.

VALENTIN. (Regardant) Ah ! Très bien ! Et où vont-ils en ce moment ? (Il prend une jumelle sur la table)

YVON. Jusqu'aux roches, monsieur, à côté du phare. Ils ne seront pas de retour avant vingt bonnes minutes au moins. Si monsieur veut que j'aille leur dire ?…

VALENTIN. (Lorgnant) Non ! Non !… Merci ! Vingt minutes. C'est parfait ! (Simone se rapproche de la cheminée. Sans s'asseoir, à Simone) C'est Georges et sa femme… Monsieur et Madame des Aubiers… Marescot… et un autre que je ne reconnais pas… Peu importe !… Du moment qu'ils nous laisseront le champ libre. (A Yvon) Mon enfant, madame et moi, nous attendrons ici le retour de notre ami. Mais madame voyage depuis hier en chemin de fer et trouve l'air de la mer un peu humide ; vous seriez bien aimable en ranimant ce feu qui meurt.

YVON. Je vais chercher du bois, monsieur. Seulement, ce n'est pas tout près. Faudra que madame patiente un peu.

VALENTIN. Nous patienterons, mon ami. Allez ! Allez !…

YVON. J'y vais, monsieur. (Il sort par la droite)

 

SCENE II

Simone, Valentin.

 

SIMONE. Quelle imprudence ! S'il allait me surprendre ici !

VALENTIN. Il ne peut pas rentrer que je ne le voie. Et avant son retour, nous aurons le temps de causer à l'aise, mieux que dans la rue, où ces Bretons nous regardaient comme des bêtes curieuses ; dans mon hôtel, où tu aurais été signalée, et surtout à cette gare où je t'ai attendue à tous les trains, de plus, nous pourrons tirer quelques renseignements de ce jeune garçon. Sois tranquille !… Je ne les perds pas de vue !… (Il la fait asseoir et reste debout près d'elle, tenant les mains de Simone dans les siennes) Quelle triste semaine pour toi, ma pauvre Simonette. Huit longs jours, sans nous voir ! J'enrageais assez de ne pouvoir te rejoindre ; mais quelle raison pressante t'a fait prendre cette résolution subite, qui nous a crée tant d'ennuis.

SIMONE. Je me le suis souvent reproché, ce départ sans te consulter, sans même te revoir ! Et pourtant, tu vas le comprendre. Quand je me suis trouvée seule, là-bas, dans cette chambre vide, où tu m'avais laissée, en me disant : " Robert doit s'étonner de mon absence… Attends-moi jusqu'à la nuit. Mikaël ne reparaîtra pas, tu peux en être sûre, et je reviens dès que j'aurai préparer Robert à te revoir ! " J'ai patienté d'abord et guetté ton retour, à la fenêtre !… Mais vainement !… Avec l'ombre envahissante, je voyais cette maison, de l'autre côté qui, la veille encore, était la mienne !… Je la vois, au delà du petit jardin, qui la sépare de la rue, et dont la grille est ouverte toute sombre et comme en deuil… Deux fenêtres seules sont éclairées ; au premier celle de ma chambre ; au rez-de-chaussée, celle du cabinet de Robert… et, blottie contre la grille, j'attends la sortie ; tu ne parais pas !… l'énervement de l'attente m'inspire l'envie de franchir le jardin désert, et d'aller voir, là-bas, à cette fenêtre du rez-de-chaussée ce qui se passe dans cette maison noire où l'on prie pour moi sur le corps d'une autre ! J'y vais ! Le front collé au vitrage, je vois, par l'écartement des rideaux à demi tirés, Robert, étendu, assoupi dans un fauteuil, et seul à ce qu'il me semble !… Seul ! Ah ! Si j'osais ! Le voilà le moment de tomber à ses genoux et de lui arracher ma grâce ! Je fais appel à tout mon courage, et déjà ma main cherche en tremblant le bouton de la porte ! quand tout à coup, Robert, tourne ses regards de mon côté !… Il me semble qu'il se lève, qu'il va venir à moi, menaçant ! La peur me rejette dans l'ombre, et je m'enfuis par le jardin, par les rues, avec la folle idée qu'il est sur mes pas, et qu'il va me crier : " Simone ! Simone ! Tu as beau fuir ! Je t'ai vue, Simone ! Je t'ai vue ! "

VALENTIN. Et alors ?

SIMONE. Alors, je vais à la gare, où la voie est dégagée, on attend le train d'Espagne ! Assise sur un banc, dans l'ombre, j'écris au crayon, sur une feuille de calepin, le petit billet qu'un enfant te portera… et qui t'apprend mon départ pour Bordeaux, d'où je te ferai savoir où je serai descendue, sous un faux nom, pour t'y attendre… et je pars !… Quel beau voyage !… Dans ce wagon, où j'étais seule, ai-je assez pleuré ? Une pensée m'obsède ! Si ma mort n'était plus un mensonge ? Elle m'est si facile… Là… sur ces rails ! Mais je serais reconnue ! Et je tiens tant à rester la morte de là-bas, l'honnête femme que l'on pleure !…

VALENTIN. Tu as songé sérieusement ?…

SIMONE. Oh ! Sans tes lettres ! Que de fois j'y ai pensé, dans cet hôtel où j'étais descendue, seule, sans bagages, comme une aventurière, que je suis, d'ailleurs, avec cette toilette ridicule, que je ne pouvais pas remplacer sans imprudence… Condamnée à ne sortir que le soir, à braver les mauvais sourires de ces gens à qui je demandais sans cesse s'il n'était pas venu une lettre, une dépêche pour moi… Ah ! Quand j'ai reçu la tienne, enfin !… " Robert seul à Quiberon… Pars ! Me trouveras à la gare. " Quelle délivrance ! Que je me suis reprochée de t'avoir accusé d'indifférence ! D'oubli ! Toi ! Toi ! Si dévoué, si tendre et qui m'aime tant !

VALENTIN. J'étais assez perplexe quand j'ai reçu ton billet !… Avec tout ce monde qui se faisait un devoir de ne pas laisser Robert seul de toute la nuit et ta résolution m'agréait assez. Elle me laissait du répit. Mais je ne croyais pas t'imposer une si longue attente. D'abord, ça été le service funèbre de cette malheureuse, sous ton nom, puis le transport de son corps à Paris, dans le caveau de famille. Et je t'écrivais sans cesse : " Patiente, patiente. " Le soir de cette triste cérémonie, Robert me dit : " J'ai besoin d'un repos, d'un isolement, que je ne trouverai pas à Aubenas. Je vais à Quiberon, où j'ai habité autrefois, avec Simone, aux premiers jours de notre mariage, une petite maison au bord de la mer.

SIMONE. Celle-ci ! Je l'ai bien reconnue. Notre chambre était là ! (Elle désigne la chambre à gauche, 2e plan)

VALENTIN. Si, avant de partir pour l'Ecosse, me dit Robert, vous pouvez me consacrer quelques heures, vous serez le bienvenu à Quiberon. Là, j'étais sûr de me voir enfin seul avec lui, de lui parler à cœur ouvert, de plaider ta cause et de la gagner. Je le mets en wagon et je vais partir pour Bordeaux, quand voici deux individus plus ou moins valaques qui viennent me rappeler que j'ai un compte à régler avec leur digne ami, M. Mikaël.

SIMONE. Tu t'es battu ?…

VALENTIN. A la grande jatte, à l'épée.

SIMONE. Et tu ne m'en as rien dit ?

VALENTIN. A quoi bon ? Le drôle était d'une assez jolie force ! Mais je ne suis pas une mazette. A la deuxième reprise, il fonce et me perce l'avant-bras !

SIMONE. Oh ! Blessé !…

VALENTIN. Un séton ! Et du même coup il s'enferre et j'atteins le poumon droit.

SIMONE. Mort ?

VALENTIN. Non ! Mais ne valant guère mieux, on le dit perdu ! Me voilà condamné à la chambre, avec fièvre, pansement ! Enfin, hier, j'avais mon exeat… Ah ! Voici l'enfant !…


SCENE III
Les mêmes, Yvon avec du bois.

YVON. V'là le bois ! Je vas vous ranimer ça !

VALENTIN. (Qui a repris la lorgnette) Nos promeneurs semblent revenir sur leurs pas ! (Simone veut se lever, il la retient) Oh ! Ils sont encore loin ! Je reconnais l'homme au chapeau ! C'est Parisot !

SIMONE. Le docteur ! (Vivement à Yvon) Votre maître est malade ?

YVON. (Arrangeant le feu) Oh ! Non, madame, c'est-à-dire de corps… car pour la tête, ça !…

SIMONE. La tête !…

YVON. Oh ! Sûr ! Ca ne vous étonnait pas de le voir se promener tout seul au bord de la mer et passer le reste du temps à lire. Il est en deuil. Nous pensions : " Il a du chagrin, ce pauvre monsieur. " Mais voilà qu'avant-hier je me suis couché plus tard qu'à l'ordinaire. En remontant chez moi, je loge là-dessus, j'entends causer monsieur, dans cette chambre, dont les rideaux sont tirés. Tiens, que je pense, il y a quelqu'un ? Par où est-il entré, celui-là, sans que je l'aie vu !… Je regarde la porte d'entrée que j'avais fermée à double tour et les verrous tirés, et la clef que je trouve au clou contre le mur ! Me voilà bien étonné ; puis j'ai l'idée que c'est quelque lecture qu'il se fait à haute voix et j'écoute, mais pas du tout. Il cause bien avec un autre et, le plus drôle, c'est que j'entends bien sa voix à lui ; mais quand il se tait, j'entends pas celle de l'autre. Pardine, que je me dis ! Je saurais bien qui c'est. Je vais décrocher la clef et monter avec ; faudra bien qu'on appelle pour le faire sortir.

SIMONE. Et alors ?

YVON. Alors, madame, on ne m'a pas appelé du tout ! J'ai trouvé ce matin la porte close, et personne avec monsieur !… Par où qu'il est sorti, ce malin-là ? Pas par la fenêtre, pour sûr, qui est à vingt pas du sol ! Et voilà-t-il pas qu'hier au soir, ça a recommencé de plus belle !

VALENTIN. Il rêve tout haut en dormant !

YVON. Tout debout, donc, il n'est pas couché ! Il va et vient par la chambre ! Non, moi j'ai mon idée !

VALENTIN. C'est qu'il cause avec les Esprits !

YVON. Oh ! Les Esprits, qui est-ce qui croit encore à ces bêtises-là ! C'était bon pour le vieux temps d'autrefois ! Du temps qu'on n'était pas éclairé ! Mais à présent qu'on est éclairé…

VALENTIN. Alors, votre idée ?

YVON. Mon idée, c'est que c'est un homme à qui qu'on a jeté un sort.

VALENTIN. Ah ! Vous croyez ?

YVON. Je vous crois que je le crois ! C'est bien connu qu'il y a des méchants gars de bergers qui font du tort aux bêtes et aux gens, avec des regards et de mauvaises paroles.

VALENTIN. Eh bien, nous allons tâcher de le guérir, il faut nous y aider.

YVON. Ah ! Ce n'est pas de refus.

VALENTIN. Tenez, voilà pour vous, mon jeune ami. Votre maître n'attend pas la visite de madame qui est de ses meilleures amies…

YVON. Monsieur est bien honnête.

VALENTIN. Je redoute pour lui l'émotion d'une surprise, à laquelle je veux le préparer ; n'avez-vous pas par là quelque chambre ?

YVON. Une chambre ?

VALENTIN. A l'écart, où elle pourrait attendre le moment de leur entrevue ?

YVON. Si, monsieur. Celle-là au fond.

SIMONE. L'ancienne chambre à coucher ?

YVON. Oui. Monsieur a fait mettre son lit dans celle-là et l'autre est toujours fermée ; madame y sera bien tranquille !

VALENTIN. C'est parfait ! Mais nos promeneurs ont disparu. Voyez donc s'ils ne sont pas sur le sentier.

YVON. Ah ! C'est facile, on les voit venir de loin. (Il sort par la droite)

VALENTIN. Et prévenez-nous vite !

YVON. Oui, Monsieur.


SCENE IV
Simone, Valentin, puis Yvon.

VALENTIN. C'est bien ce que je redoutais ! La solitude et le chagrin !… Le voilà en plein spiritisme.

SIMONE. C'est encore par ma faute.

VALENTIN. Mais enfin, nous touchons au port ! Ils partent, je suis seul avec lui. Je lui dis tout et…

SIMONE. (L'interrompant) Non, non ! Prépare-le seulement à l'idée que je suis encore de ce monde ! Que tu fasses pour moi ma triste confession ? C'est trop lâche !… Je veux la faire moi-même à ses genoux, s'il ne refuse pas de me voir.

VALENTIN. S'il refuse ce soir, il consentira demain !

SIMONE. Qui sait !

VALENTIN. Seulement, ne t'impatiente pas, si je te fais languir.

SIMONE. Quoi qu'il arrive ! Pourvu que ce soit la fin !

VALENTIN. Mais oui, et telle que nous la souhaitons.

SIMONE. Dieu le veuille ! Il y a des moments, je t'assure, où je sens que ma raison s'en va… C'est un brouillard d'idées confuses où je m'égare, des mots, des phrases que je répète machinalement, à satiété ! Comme une folle ! Jusqu'à ce qu'elles n'aient plus aucun sens, ou au contraire la même pensée qui m'obsède, s'acharne, ne me quitte plus ! Celle-là, surtout, qui revient toujours. J'aurais beau me désoler, pleurer, prier, rien au monde ne pourra jamais faire ce qui est ne soit pas.

YVON. (A droite sur le seuil) Monsieur ! Monsieur ! Ils entrent dans le jardin !

SIMONE. Ah ! Dieu ! Le voilà…

VALENTIN. (Doucement, la conduisant vers la chambre) Viens !… Allons, ne tremble pas ainsi, ma pauvre Simone. Tout ira bien.

SIMONE. Oui ! S'il refuse de me voir, tu m'appelles… n'est-ce pas ? Tu m'appelles ?

VALENTIN. Mais oui ! Oui ! Entre ici !

SIMONE. (Sur le seuil de la chambre) Cette chambre ! Quel châtiment de la revoir ainsi ! (Elle sort. Valentin ferme la porte)


SCENE V
Valentin, Georges, Raymonde, Germaine.

RAYMONDE. Tiens, Clavières !

VALENTIN. Bonjour, chers amis.

GEORGES. Ah ! Clavières ! Comment, vous êtes ici ?

VALENTIN. J'arrive à l'instant ! (A Gilberte) Madame ! Et d'Aubenas ?

GILBERTE. Il nous suit.

RAYMONDE. Il est au bas de l'escalier à se chamailler avec le docteur à qui il veut démontrer que les étoiles sont habitées.

GEORGES. (Allant s'asseoir, éreinté) Par des gens comme nous !

GILBERTE. Et comme nous !

VALENTIN. Alors, on ne s'y ennuie pas !

RAYMONDE. A quoi Parisot répond que ça lui est bien égal !

VALENTIN. Naturellement ! Ca ne lui fait pas un client de plus. Mais comment est-il ici, Parisot ? Et vous-mêmes ?

GEORGES. Oh ! Ce n'était fichtre pas pour faire une promenade si inutile ! Dans les rochers !

VALENTIN. Fatigué, donc, toujours ?

RAYMONDE. Je vous crois. Il a été si secoué depuis huit jours !

GEORGES. (A Valentin) Enfin ! Cher ami ! Le valet de chambre de mon frère nous a inquiétés.

VALENTIN. Inquiétés ?

GEORGES. … sur son état mental. J'ai projeté alors de faire un tour de ce côté en allant à Roscoff. Le docteur Parisot a bien voulu, à ma prière, consentir à ce long voyage, et Marescot s'est joint à nous, ainsi que des Aubiers et sa femme, qui ont renoncé à Grenade pour courir la Bretagne.

VALENTIN. (A Georges) Et alors, vous êtes tous venus ?

GEORGES. Sous prétexte de visiter Auray et les dolmens de Carnac ! D'horribles cailloux ! (On entend les voix des autres qui entrent)


SCENE VI
Les précédents, d'Aubenas, ¨Parisot, Des Aubiers, à bicyclette, Marescot, Yvon

D'AUBENAS. Ah ! Mon cher Valentin, l'aimable surprise ! (Salutations, poignées de mains)

DES AUBIERS. Tiens, bonjour !

VALENTIN. Docteur !

PARISOT. Monsieur !

MARESCOT. Cher ami !

D'AUBENAS. Il fallait m'avertir, par Yvon ?

VALENTIN. J'arrive à peine.

D'AUBENAS. Sans avoir dîné ?

VALENTIN. Si fait, à l'hôtel de France !

D'AUBENAS. A l'hôtel ! Par exemple ! Yvon ira prendre votre valise et vous me ferez le plaisir de vous installer ici !… J'ai là pour vous une chambre tout à fait convenable… (Il indique la pièce du fond)

VALENTIN. Je ne fais pas de cérémonies avec vous, mon cher d'Aubenas.

D'AUBENAS. Je l'espère bien ! (A Yvon) Préviens ta mère et monte-nous de la bière et du cidre. (Aux autres) Je n'ai pas mieux à vous offrir !

GILBERTE. Le cidre, j'en raffole !

MARESCOT. Eh bien, Clavières ! Votre adversaire est donc mort ?

VALENTIN. Stoudza !

MARESCOT. Oui ! Je le sais par un télégramme de mon frère.

D'AUBENAS. Votre adversaire ? Vous vous êtes donc battu ?

VALENTIN. Avec Mikaël. Au fait, oui, c'est après votre départ !

D'AUBENAS. Ah ! Le malheureux ! Tué et par vous. Mais pourquoi ce duel, pourquoi ?

VALENTIN. Mon Dieu ! Une sotte affaire qui s'est envenimée. Vous avez remarqué peut-être que j'étais seul avec lui après votre sortie.

MARESCOT ET DES AUBIERS. Oui !

VALENTIN. J'avais trouvé fort mauvaise son absence toute la nuit là où nous étions tous à notre devoir, jusqu'à Davidson qui, pour panser les blessés avait retardé son départ de quelques heures ! Et j'avais à cœur d'en dire mon sentiment à M. Stoudza. Il le prit fort mal, d'où discussion et finalement rencontre.

D'AUBENAS. Qui lui a été fatale.

VALENTIN. Eh ! Oui !…

D'AUBENAS. Dur châtiment que la mort d'un homme !

VALENTIN. Hélas ! Oui, mon cher d'Aubenas ; mais que voulez-vous ? Il est des cas où le duel s'impose.

GILBERTE. Pauvre garçon, si jeune ! (Yvon et sa mère apportent de la bière, du cidre, des verres, etc… débouchent les bouteilles, et pendant ce qui suit d'Aubenas remplit les verres, on boit, on fume, etc…)

RAYMONDE. Et pas anémique, celui-là !

GEORGES. Mais à part ça !…

PARISOT. Si nul !

MARESCOT. Et inutile ! Ah ! Il avait bien raté sa vie !

D'AUBENAS. Il la recommencera, voilà tout ! (Geste de Parisot qui se frappe le front pour indiquer à Valentin que voilà la félure)

VALENTIN. Vous croyez cela, d'Aubenas ?

D'AUBENAS. Absolument !

PARISOT. (Railleur) Oui ! Oui ! Jean Raynaud et Pierre Leroux, connu ! Les existences successives ! Nous avons vécu avant de naître ! Et nous vivrons quand nous serons morts !…

D'AUBENAS. (Lui passant un verre de bière, puis roulant une cigarette tout en parlant) Et pourquoi pas, docteur, c'est une hypothèse, qui, de tout temps a séduit les plus hautes intelligences. Si je radote, c'est en bonne compagnie !… Il est clair que c'est pure insanité aux yeux d'un matérialiste comme vous ! Mais pour celui qui admet que l'âme a sa vie propre, et n'est que la prisonnière du corps qu'elle habite, rien n'est plus acceptable que ces migrations de l'esprit humain, allant du pire au mieux ; du plus bas étage des êtres au plus élevé, par une série de morts et de renaissances successives, où sa personnalité revêt, à chaque étape, un corps nouveau, comme un habit de voyage, adapté à sa nouvelle existence. (Il allume une cigarette) Et voilà justifiée l'inégalité révoltante des conditions imposées à l'homme par sa naissance ! Elles sont la conséquence rigoureuse de l'emploi de son libre arbitre, dans sa vie précédente. Il est tel qu'il s'est fait lui-même ; condamné tant qu'il y aura chez lui prédominance des instincts matériels à subir ici-bas de nouvelles épreuves ; jusqu'au jour où, épuré par la souffrance, la lutte, l'expiation, il ira chercher d'autres destinées dans un monde moins misérable et moins attardé que le nôtre.

PARISOT. (A mi-voix) La lune !

D'AUBENAS. Bon ! Bon, raillez ! Mais quel homme un peu soucieux de sa destinée et des mystères de l'au-delà !… Il ne s'agit pas de vous, bien entendu !

PARISOT. Oh ! Non !

D'AUBENAS. … Quel homme ne s'est dit, par une soirée comme celle-ci, en regardant palpiter les étoiles : " Ce sont là peut-être les demeures futures, où nous trouverons dans des conditions toujours meilleures, l'emploi de facultés toujours plus hautes, vers un but qui se dérobe à notre faiblesse humaine. Tout cela, je vous accorde sans difficultés, docteur, que c'est simple conjecture… comme votre matérialisme, du reste… mais hypothèse pour hypothèse, j'aime mieux la mienne !

GEORGES. Savoir !… Toutes ces vies-là ! Ce sera d'un éreintant !

YVON. (Ouvrant) La voiture est en bas.

D'AUBENAS. Bien, qu'il attende. (A Marescot) Tu retourneras à Paris ?

MARESCOT. Demain. Directement.

D'AUBENAS. J'ai à te donner une liste de livres que je te prie de me faire expédier par mon domestique. Viens dans ma bibliothèque. (Aux dames) Vous permettez ?…

RAYMONDE. Comment donc ? (D'Aubenas entre avec Marescot dans la pièce à gauche)


SCENE VII
Les précédents, moins D'Aubenas et Marescot.

GEORGES. (Il s'approche du docteur et à mi-voix) Votre impression ?

RAYMONDE ET GILBERTE. Votre impression ?

GEORGES. Oh ! Vous pouvez parler, il est dans la bibliothèque trop loin pour nous entendre.

PARISOT. Mon impression ? Très nette ! Vous l'avez entendu, n'est-ce pas ? C'est jugé. Le voilà sur la pente qui mène à la folie.

GEORGES. A la folie ?

PARISOT. …Mystique !… Voyez les titres de ces livres " Animisme, psychisme, boudhisme, spiritisme ! " Et ce qu'il y a là-dedans !… Après ce que nous a dit ce charlatan d'écossais, j'ai voulu en avoir le cœur net. J'ai fourré mon nez dans ce fatras !

VALENTIN, RAYMONDE ET GILBERTE. Eh bien ?

PARISOT. Eh bien ? Eh bien, il a dit vrai, le saltimbanque ? C'est stupéfiant !… Des savants, des savants officiels, authentiques (Il frappe sur les livres) qui nous disent là, là ! J'ai vu ! J'ai fait ! Et ce qu'ils ont vu, et ce qu'ils ont fait ! C'est à se demander si l'on rêve ! C'est Zoelner, l'astronome Zoelner qui voit son crayon se dresser de lui-même et courir en grinçant sur une ardoise !

VALENTIN. Mon fakir !…

PARISOT. C'est Barkas, le géologue Barkas, qui se donne des petits concerts d'accordéons, pianos et guitares, touchés, soufflés et raclés par des doigts invisibles ! C'est Russel-Wallace ! Wallace ! Le collaborateur de Darwin, qui reçoit en plein hiver, des fleurs et des fruits, que les Esprits font pleuvoir de son plafond ! C'est le fameux Crookes et ses amis, visités pendant trois ans par l'Esprit matérialisé de Miss Katty qui, prête à s'envoler pour un monde supérieur, fait le tour du salon au bras de Crookes, en donnant une poignée de mains à tous les assistants ! C'est Cromwelle Varley, l'ingénieur en chef du câble transatlantique qui se porte garant de ce fantôme, dont il a constaté l'existence à l'aide de courants électriques et du galvanomètre réflecteur ! Et c'est Lombrose ! Lombroso !… Ce matérialiste si pur !… qui, abondonné par sa chaise, menacé par un gros meuble, en lutte avec un rideau, assourdi par une sonnette carillonnant autour de sa tête, s'écrie : " Je suis confus, confus d'avoir osé nier la réalité des faits ! … " Et des centaines, monsieur, des centaines de témoins aussi sérieux, attestant des milliers de phénomènes aussi fantastiques !

VALENTIN. Mais saprelotte, docteur ! Vous nous donnez à réfléchir ! Tous ces gens-là ne sont pourtant pas des imbéciles.

PARISOT. Non, monsieur… Mais ils sont devenus fous !

DES AUBIERS. Comme ça ?…

PARISOT. Une épidémie ! L'influenza de la crédulité qui frappe les meilleures têtes ! Même en France ! Le pays le moins contaminé pourtant, mais il est atteint, monsieur. Voyez Flammarion, Rochas, Dariex, Richet… des médecins ! Où allons-nous ? C'est un recul de trois siècles ! Avant peu, je nous vois tous démoniaques. (A des Aubiers) Vous, incube !… (A Georges) Vous, vampire ! Moi, loup-garou ! Et ces dames, à cheval sur un balai, allant au sabbat.

RAYMONDE. Ah ! Ce que je donnerai pour…

GEORGES. Raymonde !

RAYMONDE. Oui, mon ami !

DES AUBIERS. Enfin, vous avez beau dire ! Nous avons vu ce que nous avons vu !

GEORGES. La corbeille !

DES AUBIERS. Et la main !

PARISOT. Ah ! La main fluidique. (A Raymonde) Ca vous conviendrait un mari fluidique ?

RAYMONDE. Ah ! Mais non !… (Désignant son mari d'un mouvement de tête) quoique…

GEORGES. Ray…

RAYMONDE. …monde ! Oui, mon ami !

GILBERTE. Et ce mot du guéridon : " Ouvrez ! "

DES AUBIERS. Et le ciel tout rouge.

PARISOT. Coïncidence !

VALENTIN. Et qui a frappé ce mot ? Qui ?

PARISOT. Parbleu, lui, l'écossais ! A l'aide d'un outil caché dans sa manche ou son gilet, n'importe où !

VALENTIN. Mais pourquoi " ouvrez " ?

TOUS. Pourquoi ?

PARISOT. Pourquoi ? Ah ! C'est bien simple… Il est écossais, n'est-ce pas ?… donc aimant le grand air !… Vous fermez la fenêtre, il suffoque ! Et tac, tac… Ouvrez ! C'est fait !

GILBERTE. (Frappée) Tiens !…

GEORGES. Oui, mais !… Votre avis, pour mon frère ?

PARISOT. (Montrant les livres) Brûler tout ça !… Plus de solitude !… et des purgatifs.

GEORGES. Les purgatifs !…

PARISOT. Souverains contre les hallucinations, le fantôme ne résiste pas à l'huile de ricin !

VALENTIN. Eh bien ! Eh bien ! J'ai mieux à vous offrir ! Et je me charge, moi, de l'arracher à son isolement dès demain !

PARISOT. Vous ?

GEORGES. Comment ?

VALENTIN. Pardon ! C'est mon secret ! Où serez-vous demain soir ?

GEORGES. A Auray, au lion d'or.

VALENTIN. Vous aurez une lettre après demain matin.

RAYMONDE. Mais…

VALENTIN. Prenez garde ! C'est lui…


SCENE VIII
Les mêmes, D'Aubenas, Marescot.

DES AUBIERS. Allons, mesdames, il est temps de partir.

D'AUBENAS. Je n'ose pas vous retenir… Il se fait tard, et la route est longue. (On se prépare au départ)

GILBERTE. Mais très bonne !

VALENTIN. Et vous aurez un beau clair de lune !

D'AUBENAS. Et les couvertures, les manteaux ?

GILBERTE. Dans la voiture.

GEORGES. Soigne-toi, mon bon Robert…

D'AUBENAS. Sois tranquille.

DES AUBIERS. Bonsoir, Clavières ! (Serrements de mains, adieux, etc)

D'AUBENAS. (A Marescot) Marescot, n'oublie pas mes livres.

MARESCOT. Non, non !

PARISOT. (A d'Aubenas) C'est le pays des kobolds et des korrigans ! Si nous en rencontrons, je vous les envoie !…

D'AUBENAS. Faites !

RAYMONDE. J'en retiens un ! (A Georges qui n'a pas entendu) Oui, mon ami… Tiens ! Il n'a rien dit ! (Elle sort avec le docteur)

GILBERTE. Sérieusement, s'ils allaient barrer la route à nos bécanes !

DES AUBIERS. Quelle idée ! (Ils sortent)

D'AUBENAS. (Sur la palier, à Gilberte) Prenez garde aux marches qui sont glissantes !

GILBERTE. Merci, bonsoir ! Oh ! Le beau clair de lune !…

VOIX. (Au dehors) Bonsoir ! Bonsoir ! (Pendant ce départ, Valentin est remonté jusqu'à la chambre du fond que lui montre Yvon avec un bougeoir, il redescend au moment où rentre d'Aubenas)

D'AUBENAS. La chambre est prête ?

YVON. Oui, monsieur !

D'AUBENAS. Voyons !

VALENTIN. (Redescendant) Inutile, cher ami, c'est parfait !

D'AUBENAS. Alors, tu peux aller dormir, petit !

YVON. Bonsoir, monsieur.

D'AUBENAS. Bonsoir, enfant !

VALENTIN. Bonsoir ! (Yvon sort par la droite)


SCENE IX
Valentin, D'Aubenas.

D'AUBENAS. (Causant devant la cheminée debout et assis en fumant) J'espère, Valentin que vous allez séjourner ici…

VALENTIN. Vingt-quatre heures, si vous le permettez !

D'AUBENAS. C'est court, mais avec les distractions que je puis vous offrir, dans ma retraite !

VALENTIN. A vrai dire, Robert, cette retraite, Parisot, la redoute un peu pour vous.

D'AUBENAS. Parisot ? Pourquoi ?

VALENTIN. A cause de ces lectures…

D'AUBENAS. Ce bon docteur est de ceux qui ont fait leur siège ! Il nous l'a dit… Pour admettre un seul de ces phénomènes, il devrait renoncer à tout ce qu'il sait… ou croit savoir… le pauvre homme ! A force de crier aux naïfs que la science explique tout, il a fini par le croire, encore qu'il soit incapable de nous dire comment un châtaignier sort d'une châtaigne. Il fait aussi bien, d'ailleurs, de nier tout carrément que d'imiter ceux qui, comme Hartmann, ne pouvant plus contester les faits, en donnent des explications à mourir de rire !

VALENTIN. Ainsi, cher ami, les réserves que vous faisiez à Saint-Jean-de-Luz sur les causes ?…

D'AUBENAS. Je ne les fais plus !

VALENTIN. Et vous admettez, comme l'écossais, l'intervention des Esprits ?

D'AUBENAS. C'est la seule explication qui s'applique à tous les cas.

VALENTIN. Et d'Esprits ayant vécu ici-bas ?

D'AUBENAS. C'est le seul point sur lequel ils s'accordent, car pour le reste, et par exemple, la question d'identité, tout est bien contradictoire.

VALENTIN. Vous admettez qu'ils peuvent nous tromper ?

D'AUBENAS. Fréquemment ! En somme, c'est l'humanité continuée et ne différant pas de la nôtre. Les meilleurs sont partis et, dans ceux qui restent, il y a les bons et les mauvais !

VALENTIN. Et, naturellement, je ne crois pas être indiscret en vous posant cette question, vous avez évoqué l'esprit de votre pauvre femme ?

D'AUBENAS. Simone, Simone qui nous aimait tant ! Il me semble qu'avec vous, mon cher ami, je suis encore un peu avec elle.

VALENTIN. Oui, mon cher Robert, oui. Et plus que vous ne pensez.

D'AUBENAS. Il n'y aurait que tristesse pour moi à retrouver ici son souvenir, sa chambre était là et je n'y entre jamais, si je n'avais ajouté foi à la promesse qui me fut faite là-bas.

VALENTIN. D'être médium.

D'AUBENAS. Et si je n'étais persuadé que les morts se manifestent plus volontiers là où ils ont vécu dans la douleur ou dans la joie. Dès mon arrivée, je n'eus rien de plus pressé que de l'évoquer, comme j'avais vu faire à Davidson. Un papier devant moi sur cette table, le crayon à la main j'attendais ! Vainement ! Et à chaque reprise, même insuccès, jusqu'au soir où serrée, comme engourdi sous la chaude étreinte d'une main invisible, la mienne se mit à tracer sur le papier des mots, auxquels ma pensée n'avait aucune part.

VALENTIN. En êtes vous bien sûr ?

D'AUBENAS. Très sûr ! J'attendais le nom de Simone, n'est-ce pas ?

VALENTIN. Oui.

D'AUBENAS. Et le premier mot écrit par le crayon fut le nom d'une jeune sœur que j'ai perdue il y a vingt ans, et, qui, pour attester son identité, me salua de petits noms d'amitié qu'elle me donnait dans notre enfance ! Je passe les détails touchants de cet entretien avec une ombre qui m'était chère. A ma demande : " Simone ne viendra-t-elle pas comme toi ? " - " Non ! " répondit-elle.

VALENTIN. Par écrit ?

D'AUBENAS. Par écrit : " C'est impossible : " - " Impossible. Mais pourquoi ? Pourquoi ? " - " Tu le sauras plus tard " Et ce soir-là, je n'obtins rien de plus ! Mais hier, à l'heure qu'elle m'avait elle-même fixée, j'obtins cette réponse qui m'a ravi ! " Elle viendra demain soir, tu la verras, et tu lui parleras ! "

VALENTIN. (Stupéfait) On vous a fait écrire cela ?

D'AUBENAS. (Ouvrant le tiroir et y prenant un papier qu'il lui passe) Mot pour mot, voyez !…

VALENTIN. (Après avoir lu) En effet ! Tu la verras, tu lui parleras. Ainsi vous comptez la voir ?

D'AUBENAS. Oui.

VALENTIN. Ce soir ?

D'AUBENAS. Ce soir même, et pourquoi pas ? Les exemples sont nombreux de ces manifestations d'Esprits matérialisés, visibles et tangibles comme la Katie King de William Crookes ! Les croyants qui, admettant les autres prodiges, hésitent devant celui-là… sont parfaitement illogiques. S'il est prouvé par des témoignages que l'on peut voir, saisir, palper une main d'outre-tombe, pourquoi pas tout le bras, puis le corps entier ? Tout s'enchaîne et s'oblige ! Un seul fait soi-disant surnaturel, admis, entraîne tous les autres ! C'est tout ou rien ! La négation ou l'affirmation résolues ! William Crookes ou Parisot !… Je ne suis pas, il est vrai, dans les conditions requises à l'ordinaire, où l'esprit ne se matérialise que par l'emprunt de la substance vitale du médium mis en transe mais il y a bien des exceptions à cette règle. Et d'ailleurs, je crois bien l'avoir entrevue déjà !

VALENTIN. Simone ?

D'AUBENAS. Oh ! Une vision bien fugitive ! Là-bas, à la fenêtre de mon cabinet.

VALENTIN. A Saint-Jean-de-Luz !

D'AUBENAS. Oui, le temps d'aller à la fenêtre, l'ombre s'était évanouie…

VALENTIN. Je crois en effet, cher ami, que vous pourrez la revoir comme vous l'avez déjà vue. Mais si elle vient à votre appel, c'est donc qu'elle n'est pas dans les conditions voulues, pour fuir à jamais ce triste monde ? Elle n'est donc pas de ces " meilleurs " qui, dites-vous, sont déjà loin ?… Elle aurait donc quelque faute à expier !…

D'AUBENAS. Elle ? Grand Dieu ! Et quelle faute ? L'envolée vers d'autres mondes n'est pas toujours immédiate !… voyez Katie King ! Peut-être, elle aussi, va-t-elle me faire ses adieux ?…

VALENTIN. Savez-vous, Robert ce qui me séduit dans votre doctrine des vies successives ? C'est que j'y vois l'humanité toujours en marche vers des mondes meilleurs et de plus hautes destinées ; mais ne pouvant les mériter ici-bas, ni là-haut les atteindre que par l'assistance fraternelle de tous à chacun, de chacun à tous, nous poussant, nous haussant, nous attirant l'un l'autre, le plus avancé tendant la main au traînard, le meilleur au moins bon, le riche au pauvre, le fort au faible, l'heureux au souffrant, le vertueux au coupable.

D'AUBENAS. Vous y êtes, cher ami.

VALENTIN. Ce coupable, après tout, n'est qu'un frère attardé !

D'AUBENAS. Mais oui !

VALENTIN. Ses fautes, si grandes qu'elles soient, nous avons pu les commettre, avant lui, dans nos vies antérieures ! Quelle indulgence nous lui devons !

D'AUBENAS. Ah ! Certes !

VALENTIN. Comment lui refuser la pitié, quand nous savons qu'un jour viendra forcément, où si longue que soit la durée de ces épreuves, il comptera, lui aussi, parmi les meilleurs, puisqu'il a pour faire son salut toute l'éternité devant lui ?…

D'AUBENAS. Oui, cher ami, voilà la vérité ! Tous seront sauvés, tous ! Et dans la patrie céleste, il n'y aura que des élus, et pas un réprouvé ! C'en est fait de la croyance à l'éternité des peines, conception féroce de la vieille théologie ! Si monstrueux que soit un crime, il est limité dans l'espace et dans le temps. Et Dieu ne serait pas la souveraine justice s'il punissait le crime temporaire, d'un châtiment sans fin !

VALENTIN. Assurément.

D'AUBENAS. Et ces élus ! Voyez-vous ces élus, dans leur béatitude égoïste, sourds aux clameurs désespérées de l'enfer ? Mais ils crieraient à Dieu : " Seigneur, comment serions-nous heureux à tes côtés, quand ces damnés qui sont nos frères, te crient miséricorde sans que tu daignes jamais, jamais y consentir ! "

VALENTIN. Donc affirmons avec eux, que toute faute humaine a droit au pardon.

D'AUBENAS. Surtout mérité par le repentir.

VALENTIN. Et parmi ces repentis, Robert, vous pensez sans doute avec moi, que nul ne mérite plus d'indulgence que la femme !

D'AUBENAS. La femme ! Ah ! Certes ! Il y a tant d'excuses à ses défaillances ! Sa nervosité qui la voue aux impulsions maladives ! Son éducation imparfaites qui la prépare aux illusions mensongères, à la contagion des mauvais exemples : la servitude que lui impose notre état social, qui l'invite et trop souvent l'oblige à s'en affranchir par les pires moyens ! Il n'y a pas jusqu'à son besoin d'affection qui ne la trahisse à tout instant, et à la facilité avec laquelle nous nous dispensons des vertus que nous exigeons d'elle, qui ne les lui fasse prendre en mépris !…

VALENTIN. Il est donc bien coupable, celui qui pouvant la racheter par la clémence, la rejette au mal, par le désespoir de ne pouvoir s'en affranchir !

D'AUBENAS. Aussi coupable qu'elle !…

VALENTIN. Ah ! Cher ami, que je suis heureux de vous entendre parler ainsi ! Je ne sais pas jusqu'à quel point vos croyances se rapprochent de l'éternelle vérité, que nous ne saurions même concevoir ; mais avec la charité pour guide, vous ne risquez pas de vous égarer ! Oui, mon ami, oui ! La grande porte du ciel, ce n'est pas l'intelligence ! Ce n'est même pas la vertu ! C'est la bonté ! Et c'est elle qui vous vaudra de retrouver ce soir votre chère Simone.

D'AUBENAS. vous le croyez donc possible ?

VALENTIN. A présent, j'en suis sûr… Elle viendra. Et vous aurez la joie dont je prends bien ma part, la joie divine de lui parler, de l'entendre et de renouer entre votre âme et la sienne, l'union qui semblait rompue par la mort !

D'AUBENAS. Dieu le veuille !

VALENTIN. Mais je vous laisse, car voici l'heure où vous devez l'attendre ; je vous laisse, ne voulant pas retarder votre bonheur, d'un seul instant.

D'AUBENAS. A demain !

VALENTIN. Je voudrais pouvoir vous dire ce que je pense de l'exquise bonté de votre âme, mais je ne trouve qu'un seul mot, c'est que je vous aime de tout mon cœur !

D'AUBENAS. A demain !

VALENTIN. A demain !
(Valentin remonte vers la chambre, et reste sur le seuil, tandis que d'Aubenas, en descendant touche le bouton électrique et éteint les lumières de la pièce qui n'est plus éclairée que par la clarté de la lune, et la lueur rouge du foyer. Après quoi, il entre dans sa chambre, dont les rideaux retombent, ne laissant entre eux qu'un faible intervalle. Valentin, pendant ce temps, est allé à la porte de la chambre de Simone. Au moment où d'Aubenas sort, il entre d'abord s'assurant que la chambre est vide, puis il tend la main à Simone qu'il fait entrer.


SCENE X
Valentin, Simone.

VALENTIN. (A voix basse) Viens !

SIMONE. (Inquiète) Seul ?

VALENTIN. Oui !

SIMONE. (Douloureusement) Il refuse de me voir ?

VALENTIN. Non, non, viens de ce côté. (Il l'emmène vers la droite de la scène, près de la cheminée) Il est là dans sa chambre !

SIMONE. Tu lui as dit ?

VALENTIN. Rien ! Et pourtant, dans la disposition d'esprit où il était, j'aurais pu lui apprendre, si tu n'avais insisté, avec raison, pour le faire toi-même.

SIMONE. Il ne sait même pas que ma mort est un mensonge ?

VALENTIN. Non ! Pas même cela ! Il te croit morte. Les Esprits lui ont dit que ton ombre viendrait ce soir, à son appel… Il est là qui t'évoque !

SIMONE. Folie !

VALENTIN. Si sa raison est égarée, son cœur ne l'est pas et c'est lui qui va gagner ta cause !

SIMONE. Et pourquoi le laisser à ce délire !… Puisqu'il m'attend, je vais !…

VALENTIN. (L'arrêtant) Y penses-tu ? C'est ton fantôme qu'il attend et s'il te voit là, devant lui, vivante sans que rien l'y prépare !… La folie est peut-être à craindre !…

SIMONE. (Reculant) La folie ! C'est vrai ! C'est vrai !

VALENTIN. N'est-il pas plus sage de se prêter à son illusion ? La confession te sera moins pénible. La mort te protège ! Et le pardon lui sera plus facile ! C'est pour cette raison que je ne l'ai pas détrompé ; à toi de le faire, quand le moment sera venu de cet aveu !…

SIMONE. Oh ! Pourtant… ce mensonge…

VALENTIN. Pour son bonheur et le tien !

D'AUBENAS. Mais elle ne vient pas !

VALENTIN. D'ailleurs, tu n'as pas le choix. Ecoute, il parle !

SIMONE. A qui ?

VALENTIN. A l'esprit de sa sœur ! (Il traverse la scène la précédant et enlève avec précaution le rideau pour lui montrer d'Aubenas que le public ne voit pas) Il est assis à sa table, le crayon à la main… Il écrit… Viens, regarde.

SIMONE. Oh ! Qu'il est changé ! Qu'il est pâle !…

VALENTIN. Chut ! Ecoutons ! (Ils prêtent l'oreille. On entend parler d'Aubenas sans distinguer ce qu'il dit)

SIMONE. ( Tressaillant) Mon nom !

VALENTIN. Oui. Il t'appelle ! Tu entends ?

SIMONE. Oui ! (Elle tend l'oreille) Il s'étonne que je ne vienne pas ! Il écrit.

VALENTIN. Oui. La réponse…

D'AUBENAS. Tu m'avais promis…

VALENTIN. Ecoute ! Il parle !

D'AUBENAS. Tu dis que Simone est venue… Mais non ! Elle n'est pas venue !

VALENTIN. Il s'impatiente. (On entend d'Aubenas élever la voix)

D'AUBENAS. (Dans la chambre) Simone !… Simone !… Ma bien-aimée Simone ! Es-tu là ? (Simone, bouleversée, recule et va s'appuyer sur le dossier du siège à gauche de la table. D'Aubenas continue.) Pourquoi ne réponds-tu pas ? Ne viens-tu pas ? Ma Simone adorée ! Tu dois bien m'entendre ?

SIMONE. (Tombant assise) Oh ! Oui, oui ! Elle entend ! Et tu lui déchires le cœur à lui parler ainsi !

VALENTIN. (Qui a repris sa place au rideau) Il écrit ! (Il écoute. Silence)

D'AUBENAS. (Interrogeant) Tu dis qu'elle est là, près de moi, dans la nuit ?

VALENTIN. (A Simone. On entend le bruit d'une chaise déplacée) Prends garde, il se lève !

SIMONE. Il vient ?

VALENTIN. (S'éloignant de la porte) Je crois !

SIMONE. (Debout) Laisse-moi.

VALENTIN. Tu es résolue ?

SIMONE. Ah ! Dieu oui ! Qu'il me pardonne ou qu'il me chasse !… Du moins, il ne m'évoquera plus !

VALENTIN. Fais appel à tout ton cœur !

SIMONE. Il bat à en mourir, mon cœur !…
(D'Aubenas entre sans la voir et traversant la scène, un crayon et un papier à la main sur un bloc-notes, il va s'asseoir sur la chaise basse de la cheminée, courbé pour écrire à la lueur du foyer)

SCENE XI
D'Aubenas, Simone.

D'AUBENAS. Comment, près de moi, dans la nuit ! (Il se retourne, regarde et aperçoit Simone au fond de la clarté de la lune. Il se lève vivement) Ah ! Simone ! Oui !… C'est toi ! Ah ! Ma chère âme ! Enfin ! Enfin, c'est toi !… (Il fait un pas vers elle, instinctivement, elle recule, il fait de même) Non ! Non ! Ne crains rien ! (Il traverse la scène de droite à gauche, devant la table, le dos au public, sans la perdre de vue, tandis qu'elle fait lentement le mouvement inverse au-dessus de la table. Elle se trouve alors toute blanche en pleine clarté de la lune) Je ne t'approcherais pas ! Pour ne pas faire encore évanouir ta chère vision. Je resterai loin, tu vois, bien loin de toi ! (Ils se trouvent ainsi séparés par la table, lui à gauche, assis à l'angle. Elle à droite, debout, plus haut) Ah ! Mon cher amour ! Voilà des heures, des heures que je t'appelle ! Tu ne réponds pas ? Tu es tremblante !… Tes regards sont inquiets ! Tu pleures ? Pourquoi pleures-tu ? Est-ce joie ou douleur ?

SIMONE. (Très émue) Douleur !…

D'AUBENAS. De me voir ?

SIMONE. (Avec effort et d'une voix mal assurée et toujours très émue, luttant contre ses larmes) De voir ta pâleur !… Et ce que la tristesse a fait de toi !…

D'AUBENAS. J'ai eu des heures bien cruelles… Mais elles sont loin !… Pourquoi as-tu tant tardé à venir pour me consoler ?

SIMONE. C'est que je n'avais pas le courage de t'apprendre ce qui peut nous séparer pour toujours !…

D'AUBENAS. Tes adieux ?… Je ne te verrai plus ?

SIMONE. Cela dépendra de toi !

D'AUBENAS. Oh ! Si c'est de moi seul ?

SIMONE. Attends, attends, avant de t'engager par une promesse que tu n'auras pas la force de tenir ! Ne me donne pas un espoir dont la déception serait pour moi une souffrance de plus.

D'AUBENAS. (Debout) Une souffrance ? Tu souffres ?

SIMONE. Oui ! Je souffre !

D'AUBENAS. Malheureuse ? Errante ? Désolée, toi si bonne, si !…

SIMONE. (Vivement) Tais-toi ! Tais-toi ! Je ne mérite pas tes regrets ! Et c'est mon châtiment d'être condamnée à te l'apprendre.

D'AUBENAS. Un châtiment ! Tu expies ?…

SIMONE. Cruellement ;

D'AUBENAS. Mais quelle faute ? Quelle ?

SIMONE. (Avec larmes) Fais appel à toute la bonté de ton cœur, car si tu ne m'y aides, je n'aurai pas le courage de l'aveu.

D'AUBENAS. Mais qu'est-ce donc, grand Dieu, pour que cet aveu soit si pénible ?

SIMONE. J'ai méconnu ta tendresse et ton exquise bonté… Je n'ai compris à quel point j'étais aimée de toi que lorsqu'il était trop tard… quand j'ai vu ton désespoir… chez l'homme, chez celui… Hélas ! Il faut le dire ! Pardonne ! Pardonne ! Chez celui pour qui j'ai trahi ton cœur !…

D'AUBENAS. Trahi ?

SIMONE. Mikaël !

D'AUBENAS. Mikaël ! Toi ! Toi ! Cet homme ! Toi !… O Dieu ! Est-ce possible ? (Il retombe assis) Ah ! Malheureuse !… Tu avais raison de ne pas venir à mon appel ! Mieux valait me laisser dans l'erreur et l'adoration de ton souvenir ! (Douloureusement, sans colère) Va-t'en !… Va-t'en ! J'aime mieux ne plus te voir ! Pourquoi es-tu venue ? Pourquoi ?

SIMONE. Pour soulager ma conscience et réclamer ta pitié.

D'AUBENAS. La pitié pour les coupables ? Je l'exaltais, là, tout à l'heure !… Je me suis cru meilleur que je ne suis ! C'est l'épreuve qui châtie mon orgueil !

SIMONE. (Elle descend de quelque pas) Si l'on pouvait refaire sa vie !… S'il m'était donné de recommencer la mienne avec toi !… Tu la prendrais en pitié la défaillance d'un instant qui m'a fait une autre âme, en me révélant la bonté de la tienne, et tu ferais, grâce à la faute qui ne t'aurait pris une épouse ingrate et frivole que pour te la rendre, plus dévouée, plus reconnaissante et plus tendre !… Tu ne réponds pas ?… Tu me hais ! (Avec un cri de douleur) Tu me chasse ?

D'AUBENAS. (Debout, vivement) Non, non ! Ne t'en vas pas ! Si douloureuse qu'elle soit, ta présence est la seule consolation qui me reste ! Et s'il te faut l'oubli du passé pour que tu viennes encore à ma prière…

SIMONE. (A mi-voix) Oui !…

D'AUBENAS. Je veux l'oublier, tout est fini entre nous ici-bas et ton expiation est l'affaire de Dieu. Puisque le pardon peut abréger les tourments de ta vie errante et hâter ta délivrance, rassure-toi, pauvre âme en peine, sois consolée, je te pardonne.

SIMONE. Bénie soit la mort qui me donne la joie de l'entendre ! Car c'est à mon ombre, tu l'as dit, à elle seule, que tu fais grâce ; tu serais moins clément, si j'étais encore de ce monde ?

D'AUBENAS. Suis-je donc si impitoyable ?

SIMONE. Oh non ! Mais l'indulgence est facile envers les morts ! Si j'avais échappé à ce désastre, si la vue de tes angoisses, de tes larmes… Si le remords m'avait jetée à tes pieds, suppliante et désolée… pour te dire… J'étais chez cet homme à l'heure même où tu cherchais mon corps, dans ces débris en feu !…

D'AUBENAS. Oh !

SIMONE. Tu vois, tu vois ! Tu m'aurais chassée !

D'AUBENAS. Le cœur a ses défaillances. Mais à quoi bon rêver ce qui n'est pas, et ne peut plus être !… (Accablé sans la regarder)

SIMONE. (Avec espoir, se rapprochant de lui) Tu le regrettes ?

D'AUBENAS. (De même très ému) J'aurais été moins affligé de te savoir coupable, que joyeux de te voir sauvée…

SIMONE. (Plus vivement et chaleureusement, se rapprochant de lui peu à peu) Tu ne m'aurais pas repoussée ?… Tu aurais bravé pour moi, les railleries des méchants et des sots ?… Les préjugés cruels ; le ridicule sublime de ta bonté ? Tu n'aurais pris conseil que de ton cœur ; de la charité de ton amour, faisant grâce au repentir du mien ! Pour me relever aux yeux de tous, et leur dire : je la reprends, oui, je la sauve ! Oui, je l'aime, je l'aime encore, malgré sa trahison, qui nous fait tous les deux meilleurs. Elle par le remords, moi par le pardon !

D'AUBENAS. (Relevant la tête et tout effaré, commençant à comprendre) Simone !

SIMONE. Et si ta pauvre Simone était là, vivante ? Vivante !…

D'AUBENAS. Plût au ciel !

SIMONE. Tu lui ouvrirais tes bras ?

D'AUBENAS. Ah ! Grand Dieu !

SIMONE. (Tombant à ses pieds) Fais-le donc !

D'AUBENAS. (La saisit dans ses bras, la regarde, puis l'attire à lui et l'embrassant éperdument) Toi ! Toi ! Ah ! Mon amour, Simone !


RIDEAU