Mathurin ou La légende des Âmes

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Mathurin ou La légende des Âmes

Ce mois-ci, nous vous présentons un livre de Jean-Baptiste Seigneuric Elme Mathurin ou La légende des Âmes. Tout laisse à supposer que l’auteur de ce livre manie aussi bien la plume que le scalpel. En effet, il a fait des études de médecine à Lyon, où il est né en 1967, avant de partir pour un premier poste en terre Adélie. De retour en France, sa carrière hospitalière de chirurgien ne l’empêche pas de s’adonner à ses passions pour la photographie, le théâtre et la littérature. Ainsi, il signe en 2019 son 7ème roman Elme Mathurin ou La légende des Âmes.

L’introduction, ou plutôt l’entrée en matière de l’ouvrage, est peut-être un peu longue avant d’arriver à une partie plus fantastico-spirite, mais ce roman est très bien écrit, alors on se laisse vite emporter par les aventures d’Elme Mathurin qui découvre doucement sa médiumnité vers l’âge de 50 ans. Ce vendeur de fruits et légumes, qui arrondit ses fins de mois en écrivant des chroniques pour un quotidien, vit une existence calme et solitaire, en Bretagne, auprès de sa mère, Miette. Son père, un marin, est mort dans un naufrage quelques jours avant sa naissance et Elme ne l’a donc jamais connu.
Grâce à une liaison, qui n’aura même pas eu le temps de débuter, Elme Mathurin croise la route du poète et journaliste Armand Praviel. Celui-ci, pour répondre à une promesse faite, alors qu’il était encore enfant, à Victor Hugo mourant, emmène le médium, qui s’ignore encore mais qu’il a su repérer, dans de folles aventures auxquelles s’ajouteront rapidement le grand auteur et ardent défenseur du spiritisme Sir Arthur Conan Doyle, suivi ensuite par Harry Houdini, l’illustre magicien américain, prêt à déjouer toutes les supercheries.
C’est un réel plaisir de suivre le parcours de ce quatuor improbable dans des péripéties qui nous emmènent à Perros Guirec, à Saint Pierre et Miquelon, sur le chemin des dames ou à Notre Dame de Paris, ou encore dans des lieux « chargés » comme la chambre d’Oscar Wilde à Paris ou la maison de Victor Hugo à Guernesey.
On apprécie le regard d’Elme Mathurin, ce provincial élevé en toute simplicité par une mère célibataire en ce début de XXème siècle, qui quitte pour la toute première fois sa terre natale, en Bretagne, et découvre, en même temps, les grandes villes et leurs nouveaux moyens de transport, ainsi que sa médiumnité et tout ce qui tourne autour, particulièrement à cette époque d’après-guerre, avec les tables tournantes dans les salons mondains, les réunions superficielles et les spectacles truqués. On se laisse prendre par le suspens pour résoudre l’énigme de la requête reçue par Victor Hugo pendant une séance spirite à Jersey. On se délecte de l’heureuse combinaison de personnages, illustres et bien réels, avec la simplicité d’un honnête homme qui découvre, à 50 ans, toute une vie totalement irréelle pour lui jusqu’alors, aussi bien dans le monde visible que dans le monde invisible.
On regrette que les scènes spirites commencent aussi tard dans le livre et qu’elles ne soient pas plus morales, ce qui est pourtant le propre du spiritisme. On déplore certaines libertés et exagérations dans les rapports qui régissent nos deux mondes mais, comme nous l’avons dit, la plume est si juste et si rythmée et le sujet si inattendu, qu’on se plonge avec délice dans ces palpitantes aventures.
Ce roman est le premier d’une trilogie spirite, alors c’est avec impatience que nous attendons de découvrir la suite, en espérant qu’elle soit de même niveau, mais avec un peu plus de spiritisme encore… sujet226 seigneuricB

Nous vous proposons d’en découvrir un extrait. Comme nous sommes spirites, nous avons choisi le passage dans lequel Praviel tente d’expliquer à Mathurin ce qu’est le spiritisme. Mathurin demande :
- Dites-moi Monsieur, d’où vous vient cette connaissance qui a si peu à voir avec l‘état naturel des choses et des êtres ? Seriez-vous de ces gens que l’on appelle médiums ? Avez-vous déjà pratiqué ce genre de sorcellerie ?
Praviel sourit encore.
- De la sorcellerie ? On aurait pu appeler ça comme ça trois cents ou quatre cents ans en arrière. Mais comme dans toute chose, l’homme a fait des progrès. N’entendez-vous rien vous-même à ce qu’on nomme spiritisme ?
- je ne crois pas non. Mon expérience personnelle s’arrête à spirituel ou spiritueux, mais pour ce que vous me dites, je ne tiens pas à en savoir davantage.
- J’affirmais cela moi-même au tout début de ce siècle. Et puis certaines rencontres ont ouvert mon esprit. La vérité ne vient que par l’expérience aux incrédules. J’étais comme vous il y a vingt ans.
- Des histoires de fantômes, c’est tout juste bon à faire peur aux enfants.
- Il n’est pas question de fantômes, mais d’esprits. Ne croyez-vous pas à l’âme ?
- Je ne me suis jamais posé ce genre de question.
- Vous avez vécu la guerre, même loin du front, même dans un hôpital de campagne. Vous avez vu des gens mourir ?
- Cela m’est arrivé oui, à plusieurs reprises.
- Bien. Pensez-vous qu’après la mort, cette flamme qui nous a animés s’évapore et s’éteint complètement. Qu’il n’y a plus rien après ?
- Je ne sais pas, c’est sans doute une question trop profonde pour quelqu’un comme moi.
- C’est une interrogation grave à laquelle chacun de nous doit proposer des réponses, puisqu’elle est l’essence même de notre condition. Croyez-vous à l’existence de l’âme ?
- Il est possible que…
- Bien. S’il existe quelque chose d’un ordre spirituel qui habite notre corps pendant notre vie, il faut imaginer qu’après la mort, cette chose doit se trouver en quelque endroit. Qu’importe le passage ou la durée de son état. Nier l’existence des Esprits serait nier l’existence de l’âme.
- Vous parlez comme un livre.
- Non. Je ne faisais qu’exprimer la pensée d’Allan Kardec. Cet homme a fait beaucoup pour l’avancée des sciences spirites. Il a démontré, je pense, d’une manière tout à fait pragmatique, que les Esprits peuplaient notre univers aussi sûrement que tout ce qui nous environne et que nous pouvons voir.
- Mais vous…
- Non, je n’ai pas expérimenté ces choses. Mais pour avoir fréquenté des milieux ouverts, j’ai eu connaissance de certaines d’entre elles et l’on a su me convaincre du bien-fondé de ces théories. Voyez, la baronne, qui a la bonté de m’héberger en ce moment même à Saint-Quay, est elle-même férue de ce genre de choses. J’ai toujours pris ces pratiques pour des manies d’oisifs et ne me suis jamais senti prêt à y prendre part. Cela ne m’empêche pas de croire qu’elles existent. Mais depuis cet après-midi, je sais que le temps est venu pour moi de me rapprocher de ces cercles si je veux répondre à la demande de Monsieur Hugo. La clef passe forcément par là.
Il se tut. Dans l’obscurité de l’église, je ne pouvais voir les détails de son visage, mais chacun de ses mots exprimait une grande excitation. Les cloches sonnèrent au-dessus de nos têtes. Je tressaillis au premier coup, montrant à Praviel combien j’étais tendu et absorbé par cette histoire. Nous écoutâmes les suivants. Praviel les comptait et moi, je savais qu’il y en aurait neuf. Miette s’inquiétait sans doute déjà. Je ne rentrais jamais aussi tard sans l’avoir prévenue ou avec de solides motifs. Dehors, la pluie voulait nous tenir encore à l’intérieur. La seule chose qui me rassurait, c’était que nous étions en juin.
- Vous croyez, mais vous ne pouvez voir…
Praviel se leva.
- Il est déjà neuf heures. Si vous ne me croyez pas, libre à vous. Sachez seulement ma gratitude pour m’avoir ouvert les yeux sur une perspective que j’avais devant moi, sans doute trop évidente pour que je puisse la distinguer.
Il me tendit la main.
- Monsieur Mathurin, je vous remercie.
Je pris sa main, elle était glacée. Avais-je pensé à cet instant : comme celle d’un spectre ? Je n’avais pas pu m’en empêcher. Comprenant que pour moi, la compréhension de ce qui m’arrivait allait s’arrêter là, j’en éprouvai un immense regret. J’allais parler. Mais déjà Praviel avait remonté le col de son pardessus et me disait adieu. Il se faufila dans la nuit, le bruit de ses pas noyé instantanément par le roulement de la pluie. l’église était sombre, mon désappointement terrible : je ne compris pas tout de suite que j’avais peur, sans savoir pourquoi. Peur parce que j’avais senti que l’homme avait raison. De la raison, il allait m’en falloir pour garder l’équilibre sur ce fil de la folie qui secouait avec impatience les hardes de mes certitudes passées. sujet226 seigneuric A

Il est intéressant de découvrir aussi, un peu plus loin, le passage dans lequel Mathurin essaye d’analyser ce qu’il a ressenti dans la chambre d’Oscar Wilde et qui lui confirme qu’il y a bien un monde invisible.

Je n’avais eu qu’une paire d’heures pour reprendre des forces après la courte séance dans la chambre d’oscar Wilde.
Lorsque la pendule s’était mise en marche, j’aurai pu m’enfuir en hurlant si j’avais été seul dans la pièce. Mais mes deux compagnons avaient empêché ce geste primal et quasi réflexe. J’avais tout d’abord senti, comme sur la tour, toute la peau de mon corps se tendre, mes poils se hérisser et mon cœur se mettre à taper de manière inconsidérée dans mes tempes. Mes oreilles bourdonnaient. Je fixai le balancier comme un idiot, espérant que ce n’était qu’un déclenchement dû au hasard, peut-être provoqué par le mouvement des rideaux : le va-et-vient allait stopper de lui-même. Il n’en fut rien. Praviel et Conan Doyle s’étaient regardés avec un air convenu.
J’avais imaginé à cet instant que ce passage était une sorte d’épreuve initiatique, non pour éprouver mon courage ou ma détermination, mais bien mes capacités occultes dans un lieu propice et choisi. J’avais continué à détailler la photo du mort, comprenant que cette pièce, telle que je la voyais alors, était restée intacte depuis. Nous avions attendu ainsi de longues minutes à observer la pendule. Aucun de mes deux compagnons ne semblait décidé à bouger ni à en dire quelque chose, je les avais donc imités. Je me concentrai sur les détails floraux du papier mural pour tenter de soustraire mon esprit à la peur. Dès que je pensais à ma situation, l’envie de fuir revenait et le courage était insuffisant. La distraction pouvait encore m’aider, c’était le seul moyen. Mais à chaque instant, mes pensées revenaient sur le motif de notre présence dans cette pièce. Et les cent questions que je me posais retournaient vers moi. Comme elles restaient sans réponse, elles resurgissaient toujours en vagues, en rapportant de nouvelles à chaque montée. Une tempête d’interrogations à l’assaut de ma raison, sur le point de me submerger.
Avais-je vraiment ma place dans cette histoire ? A écouter Praviel, il n’y avait aucun doute. Quelle était celle de mon père, puisque la révélation de la médium de Perros-Guirec était encore sans réponse ? Mais la plus terrible et la plus obsédante question à cet instant avait été celle-là : était-il bien raisonnable de se heurter à de telles forces, invisibles et par là même incontrôlables, froides et inquiétantes ?
Au bout de quelques minutes, où mon esprit avait alterné entre stupeur et curiosité au rythme du balancier, l’horloge s’était arrêtée. Et comme au départ, rien n’avait en apparence provoqué sa décision. c’était comme si quelqu’un était venu, puis était reparti de la même façon, sans se manifester autrement ni avouer ses réelles intentions.

Vous trouverez aux Editions des Embruns ce livre.