Le libre arbitre et le déterminisme

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Le libre arbitre et le déterminisme

Ce mois-ci, nous vous présentons une étude sur Le libre arbitre et le déterminisme de Léon Denis. Le problème du libre arbitre et du déterminisme qui a soulevé et soulève encore tant de contradictions, me parait souvent mal posé et les divergences de vues sur ce point, résultent surtout d’un malentendu. En réalité, il serait juste de dire que nous sommes à la fois libres et déterminés et cela dans une mesure qui varie avec notre degré d’avancement.

L’erreur des partisans du déterminisme provient, en général, de la part exagérée qu’ils font aux influences du milieu ambiant et de la dépendance où nous sommes de notre propre organisme. Elle provient aussi de leur étude incomplète des facultés et des actions de l’âme.
La réfutation de leurs théories se trouve non seulement dans la conscience, mais aussi dans les faits, et même dans la conduite de ceux qui s’en font les champions car ils agissent comme des gens libres et parfaitement convaincus de leur propre liberté. On rencontre chez eux un manque de logique et des contradictions parfois singulières. C’est ainsi que, pendant longtemps, nous avons vu les rédacteurs d’un journal de Douai réclamer, en politique et en sociologie, la liberté la plus complète alors qu’ils en niaient le principe dans l’âme humaine et dans l’univers. Un publiciste de talent, que j’apprécie pour sa vive intelligence et son esprit aiguisé, m’a opposé, à ce sujet, dans une feuille de la banlieue, une série d’arguments dont je n’ai eu connaissance que longtemps après. Ces arguments, les voici : « Le déterminisme tire du spiritisme trois arguments de plus : 1° Si l’on peut prédire l’avenir le libre arbitre n’existe pas ; 2° Si nous sommes forcés d’expier les fautes commises antérieurement, le libre arbitre n’existe pas ; 3° Si les Esprits peuvent agir sur nous à notre insu — et ils le peuvent — nous ne sommes pas libres. »
La réponse à ces arguments est tellement élémentaire que nous nous étonnons de voir un écrivain spirite la provoquer. En effet, tous ceux qui admettent les existences successives de l’âme et la loi d’évolution savent que les actes de notre passé et leurs conséquences constituent la trame de nos destinées. Le passe et l’avenir sont entre eux comme les rapports de cause à effet. Il suffira donc de connaitre le passé, dans ses traits essentiels, pour pouvoir prédire l’avenir qui en est la résultante. C’est seulement le cas de certains clairvoyants ici-bas, mais dans la vie de l’espace, cette connaissance est beaucoup plus générale parmi les Esprits et ceux-ci peuvent en communiquer l’intuition aux hommes.
sujet186 choixANotre libre arbitre ne s’en trouve nullement entravé car ces actes ont été accomplis en toute indépendance et il est juste et logique que nous en ressentions les effets bons ou mauvais. C’est par là que peu à peu notre jugement, notre caractère se forment, que notre éducation se poursuit et que l’être s’affirme dans sa conscience et sa personnalité.
Les Esprits nous influencent, cela est certain, mais nous avons toujours le pouvoir d’accepter ou de repousser leurs suggestions. Si nous y obéissons, c’est parce qu’elles trouvent en nous des tendances analogues, des prédispositions favorables. On le voit, la question du libre arbitre se relie étroitement au problème de l’évolution. Ainsi que je l’ai démontré dans mes ouvrages[1] à mesure que l’être s’élève sur l’échelle des existences et des mondes, que ses facultés grandissent et que sa conscience s’éclaire, le champ de sa liberté s’accroit en même temps que sa participation à l’oeuvre universelle. C’est du moins ce qui résulte des enseignements de mes guides, recueillis depuis quarante ans en des milieux et par des médiums divers, ainsi que de mes observations personnelles sur la nature et le caractère de l’homme.
« Le libre arbitre, nous dit une Entité de l’espace, a pour but de canaliser toutes les passions. Par l’évolution continue de l’âme, celle-ci arrive à ressentir de plus en plus l’influence de l’amour divin dont les radiations la pénètrent et développent en elle des sentiments de bonté et de justice. »
Il ne faut donc pas voir là une affaire de sentiment, comme le dit mon contradicteur, mais un ensemble de faits régis par des lois. La croyance au libre arbitre est génératrice d’énergie. En même temps qu’elle nous donne une compréhension plus nette de nos responsabilités et de nos devoirs, elle nous fournit les moyens de coopérer plus efficacement au progrès de l’humanité. Le libre arbitre est le moyen, le pouvoir donne à l’homme de conquérir la liberté, celle-ci devant être le résultat de ses efforts. Ainsi chacun acquiert le mérite de l’avoir conquise. Toute l’histoire n’est que le lent et douloureux effort de l’homme pour s’affranchir du joug de la matière et des servitudes sociales.
De siècle en siècle, nous voyons peu à peu cette liberté se réaliser dans le monde, en même temps que l’esprit s’affine et s’élève, et c’est en cela que se manifeste toute la beauté et la grandeur de l’oeuvre humaine. Dieu, dans sa sagesse infinie, a disposé toutes choses de telle façon que l’âme puisse édifier elle-même, à travers les temps, sa puissance et sa félicité.
Mon contradicteur invoque, en faveur du déterminisme, les témoignages de Spinoza, Schopenhauer, Taine et Voltaire. Or, ces témoignages, nous les récusons absolument. L’opinion de ces illustres penseurs sur ce point est sans valeur à nos yeux puisqu’ils ont ignoré ou méconnu la loi des existences successives qui, seule, élucide cette grave question. Si nous préférons de beaucoup en ce qui concerne le passé nous reporter à la sagesse de nos ancêtres, bien mieux renseignés sur tous les grands problèmes de la vie et de la mort que ne le furent les philosophes susnommés. Nous aimons à invoquer la pure doctrine de notre race celtique, formulée dans les Triades, et dont le spiritisme Kardéciste n’est que la résurrection après des siècles de silence et d’oubli. La Triade vingt-quatre ne dit-elle pas : « Abred et Gwynfyd (terre et ciel) nécessité et liberté ; mal et bien ». Toutes choses restant en équilibre et l’homme ayant le pouvoir de choisir entre l’un et l’autre selon sa volonté.
On lit aussi dans la Triade vingt-deux : « Trois choses simultanément créées : l’homme, la lumière, la liberté ». Enfin la première triade qui pose la liberté comme un des trois principes de la vie universelle et résout en peu de mots toutes les difficultés du problème : « Trois unités primitives : un Dieu, une vérité, un point de liberté ou s’équilibrent toutes les oppositions. »
Aux conceptions orientales, qui se sont glissées parmi nous sous le couvert soit du matérialisme, soit de la scolastique, à ces traditions de l’âme asiatique courbée sous des fatalités séculaires, façonnée à tous les despotismes, qu’ils viennent d’en haut ou d’en bas, nous opposons énergiquement la plus haute expression du génie de notre race celtique, c’est-à-dire : la liberté humaine. Elle rehausse la dignité de l’être, développe sa confiance et sa volonté, stimule ses initiatives et ses progrès. Consacré par tant de révolutions, c’est le principe de liberté qui a fait plus grande et plus belle l’oeuvre de la France, assure son prestige et le rayonnement de sa pensée dans le monde. Tandis que le déterminisme, en supprimant toute sanction de nos actes, en détruisant la notion de responsabilité en arrive, dans ses dernières conséquences, à justifier tous les abus, tous les excès et même tous les crimes.
Quoiqu’il advienne, nous nous en tiendrons à ces déclarations. Nos contradicteurs nous signifiant d’avance que nous chercherions inutilement à les convaincre. C’est bien moins pour eux que pour les lecteurs habituels de cette revue que nous écrivons ces lignes afin de les mettre en garde contre les infiltrations déprimantes d’une doctrine qui, si on la prenait à la lettre et dans son sens absolu, découronnerait l’âme humaine de ses plus belles qualités et la jetterait désarmée et désemparée au milieu des luttes de la vie et des courants de l’adversité.
Sur ce point, comme sur tant d’autres, nous restons fermement attaches à la doctrine Kardéciste qui s’adapte mieux que tout autre aux besoins de notre temps et réussira plus efficacement à éclairer et à améliorer l’humanité. Nous défendrons avec énergie ce point de liberté, ce principe grave en nous et qui seul assure et consacre la prédominance de l’idée sur la force aveugle, le triomphe final de l’esprit sur les puissances obscures et fatales de la matière. Insistons encore car la question qui nous occupe est capitale et souveraine. Il s’agit non seulement du libre arbitre, mais aussi de la liberté elle-même dans son principe et dans ses applications. C’est en vertu de ce principe, c’est au nom de ce droit sacré que notre pays, conscient du grand rôle qui lui incombait, a combattu encore récemment pendant cinq ans pour sauver cette civilisation occidentale, imparfaite sans doute, mais qui s’inspire de ces nobles vues. C’est pour cela que 1.500.000 des nôtres sont tombés pour sauver la liberté menace. Or, tout ce que ces évènements ont ajouté de prestige et de gloire au renom de la France, au prix de tant de conflits sanglants, on nous demande d’y renoncer au nom d’un vague déterminisme ! Ne serait-ce pas limiter l’esprit dans son essor et faire recaler les siècles ! Non, les spirites français ne renieront pas les traditions de notre race, tout un passé de luttes et de sacrifices ; ils n’oublieront pas les souffrances endurées par tant de héros et de martyrs au profit d’une cause sacrée. Ils rejetteront résolument ces théories déprimantes du déterminisme qui amollissent les courages et ruinent la dignité humaine.
Dans le domaine de la pensée, les druides et les bardes s’attachaient de préférence aux choses substantielles et profondes, qu’ils exprimaient en formules concises ou à l’aide d’images allégoriques. Bien différents en cela des modernes, ils construisaient, tandis que ceux-ci, par leur méthode de critique à outrance, par leur analyse infinitésimale, ont plutôt réussi à ruiner et à détruire. D’après les Triades, l’âme humaine, émanation de l’âme divine, reçoit d’elle, à l’état de germe, les attributs quelle est appelée à développer à travers les siècles, pour constituer sa personnalité consciente. Parmi ces attributs, elle obtient le libre arbitre sans lequel elle ne pourrait accomplir la tâche assignée. En outre, chaque être reçoit une vocation particulière, ce que les celtes appelaient Vawen ou génie primitif, par lequel il se distingue et se différencie des autres êtres et par ou s’affirmera de plus en plus, au moyen du travail et des épreuves, sa personnalité grandissante.
L’âme possède donc, dès ses débuts dans la vie, à l’état limite et restreint, cette liberté qui est en Dieu à l’état infini et absolu. C’est par elle, par l’usage qu’ils en font, que les êtres s’échelonnent et se graduent sur la route des existences, sur la spirale immense des ascensions. Elle seule explique cette variété des caractères et des conditions qui crée les contrastes, rend possibles l’émulation et les échanges. En donnant à la vie sociale tout son attrait et sa valeur, elle constitue une des bases morales du monde, un des éléments indispensables au progrès et à l’harmonie de l’univers. Mais si nous ne sommes, comme le veulent les déterministes, que des instruments irresponsables, sortes d’automates, les jouets de forces extérieures, il n’y aurait plus aucune variété entre nous, aucune émulation, aucun progrès et le monde s’immobiliserait dans une uniformité et une monotonie désespérantes.
La loi du travail et du progrès contribue encore à maintenir et à accroitre la variété des êtres, puisque c’est par elle que se développent les aptitudes et que s’affirment les supériorités. C’est une lourde erreur de croire à l’égalité absolue des hommes et de vouloir l’imposer au moyen de formules et de règles sociales. Pourrait-on jamais empêcher les âmes énergiques et laborieuses de prendre le dessus sur les âmes faibles, insouciantes et attardées ? C’est par les efforts soutenus et les progrès réalisés que se constitue cette hiérarchie des âmes, qui est comme l’armature grandiose du monde spirituel. Pour établir l’égalité absolue parmi les hommes, il faudrait annihiler leur liberté est la tendance des sectaires qui, ignorants de la véritable nature humaine et de ses destins, rêvent d’un nivellement social impossible. Nous pouvons voir en Russie les conséquences d’un tel régime. Le despotisme féroce dont elle souffre n’a abouti qu’à un état lamentable de ruine, de misère et de confusion.
La liberté suppose l’inégalité, mais la fraternité et la solidarité viennent en tempérer les effets. La fraternité sera rendue plus facile par la vulgarisation et la pratique de la loi d’amour qui enveloppe tous les êtres, les relie entre eux et les unit à l’Etre suprême. Dieu, dans sa profonde sagesse, sachant que tout ce que l’homme obtient sans peine reste pour lui incompris, illusoire et vain, a fait du bonheur le but de nos efforts, la récompense de nos mérites, le couronnement de notre longue évolution. On nous objectera que Dieu aurait pu empêcher le mal et disposer les choses de telle façon que le bien seul fut rendu possible. Mais par la nôtre liberté eut été supprimée ainsi que tous nos mérites. Pour être complet, il fallait que notre bonheur devint le fruit de nos oeuvres.
C’est par nos erreurs et nos faiblesses, dont les conséquences retombent sur nous, par nos chutes et nos relèvements, par la douleur, la joie et les larmes que, peu à peu, l’éducation de l’âme se poursuit, notre jugement se forme et notre volonté s’affermit. L’homme succombe souvent à la tentation, il glisse, mais il se relève et de ses épreuves se dégage peu à peu l’expérience, la beauté morale, toutes les richesses que Dieu a placées en lui. La souffrance est la grande rectificatrice de nos erreurs et de nos fautes. C’est donc au moyen de la liberté que les forces qui s’agitent obscurément dans l’âme se développent, que ses rêves et ses espérances se réalisent, que s’épanouit tout ce qu’il y a de divin en elle, tout ce qui fera un jour dans l’au-delà sa gloire, sa puissance, sa félicité !
Nier le libre arbitre, ce serait donc nier la conscience et par suite Dieu lui-même, qui eut est la source première, la cause initiale. La main divine a inscrit dans l’âme les règles de sa joie et les conditions de son destin. On ne saurait expliquer autrement cette voix mystérieuse de la conscience, qui s’élève impérative, surtout dans l’au-delà, si nous ne sommes pas libres et responsables, au moins dans certaines limites. Cette voix qui nous blâme ou nous loue, selon les cas, n’est-elle pas pour nous, dans cette existence, une cause de joies intimes dans le bien et une cause de souffrances dans le mal !
La conscience affirme notre responsabilité comme une conséquence logique de notre liberté. Il n’est pas d’être, si dégradé, si criminel soit-il, chez qui elle ne se réveille tôt ou tard, sinon le jour, au moins la nuit pendant le sommeil, sous la forme de rêves pénibles, de cauchemars effrayants, ainsi que l’attestent certains coupables. Le remords n’est-il pas aussi une des manifestations de cette conscience et une résultante de notre libre arbitre, puisqu’il pousse parfois ces hommes à se livrer eux-mêmes aux mains de l’autorité ! Tout en faisant valoir les influences extérieures et l’entrainement des passions pour s’excuser, tout coupable sait bien au fond de lui-même qu’il peut réagir et les dominer, s’il le veut fortement.
Le bon sens public fait généralement peu de cas des arguties des avocats et des sophistes plaidant l’irresponsabilité. La notion de justice est profondément gravée au coeur de l’homme et si les tribunaux et les jurys tiennent compte des circonstances atténuantes, c’est qu’ils possèdent l’intuition de la loi évolutive qui gradue les responsabilités suivant l’état de culture et d’avancement des accusés. Il est vrai, qu’à certain moment, la campagne entreprise par les partisans du déterminisme a causé un trouble profond dans la conscience d’un grand nombre. La fausse pitié, la fausse compassion pour les vicieux et les criminels, tous les faux arguments invoqués en vue d’amener la destruction du libre arbitre et de la responsabilité, en autorisant tous les abus, tous les excès, ont contribué, pour une grande part, à produire l’état de démoralisation dans lequel nous sommes tombés.
A force de plaider en faveur de l’hérédité, de l’atavisme et du déterminisme, théories vraies en elles-mêmes, dans une certaine mesure, mais exagérées à plaisir, on a éteint dans une foule d’âmes toute notion du devoir, tout souci de la dignité humaine ; on a paralysé les énergies, les activités saines et voué quantité d’êtres à la dégénérescence, en réclamant pour eux l’impunité.
Si l’on parvenait à supprimer le libre arbitre et la conscience, on précipiterait la déchéance sociale et on plongerait le monde dans un chaos sans issue. Aussi nous nous demandons si les déterministes ont songé à mesurer toutes les conséquences de leur doctrine ?
Dans tous les cas, elle est en contradiction formelle avec la révélation des Esprits. Que ce soient nos instructeurs invisibles ou bien nos parents, nos amis défunts avec qui nous conversons, tous ceux à qui leur état d’évolution prête une autorité suffisante, tous nous affirment que les actes de la vie présente ont leur répercussion dans l’au-delà, que nous construisons par nos agissements de chaque jour l’édifice de notre vie future et que notre situation dans l’espace est la résultante mathématique de nos mérites ou démérites. N’y a-t-il pas la une démonstration éclatante de notre liberté d’initiative, une preuve que notre responsabilité est inhérente à la loi souveraine de justice et que les chimères de la philosophie déterministe s’évanouissent devant les réalités de l’au-delà ?
Dès lors, comment s’expliquer que des spirites puissent accepter des données en opposition aussi évidente avec les principes dont ils se réclament à d’autres moments ? Le spirite connait le but de la vie, de toutes nos vies, le but de l’ascension de l’esprit et ce but, il sait que Dieu nous donne les moyens de le réaliser. C'est pourquoi ce qu’on peut admettre d’un matérialiste ne se comprend plus quand il s’agit d’un spirite. Le matérialiste qui juge toutes choses du point de vue étroit de la vie actuelle, en considérant les contradictions, les conflits de forces opposées qui troublent notre monde inférieur, conclut au déterminisme avec une apparence de logique. Il est vrai qu’on nous parle depuis quelque temps d’un déterminisme divin et par là on semble faire allusion à l’obligation où nous sommes de nous soumettre aux lois universelles.
On peut objecter que nous avons toujours la possibilité de résister à ces lois et d’agir dans un sens contraire, au risque de subir les maux que cette action entraine. Si nous n’étions que des sortes d’automates incapables de résister aux lois supérieures, il règnerait probablement plus d’ordre sur notre globe et la vie humaine serait toute différente. Mais alors, il faudrait attribuer à l’action divine tons les maux qui sévissent sur l’humanité. Par exemple, nos contradicteurs oseraient-ils dire que l’Allemagne est irresponsable de la guerre qu’elle a déchainée sur le monde, irresponsable de la mort de dix millions d’hommes et de la perte de 500 milliards de biens matériels ?
C’est ainsi qu’au milieu des contrastes et de la confusion apparente des choses, le libre arbitre de l’homme s’affirme même dans les misères et les souffrances causées par l’abus qu’il en fait.
Insistons sur ce point que pour nous, spirites, l’horizon de la pensée n’est pas, comme chez les matérialistes, limité à cette vie transitoire et au petit globe que nous habitons. Nous savons par quel enchainement de causes et d’effets se déroule la trame merveilleuse de nos destinées.
Le spirite voit dans la succession de ses existences terrestres, l’esprit se libérer peu à peu des étreintes de la matière, du joug des passions, puis s’élever graduellement sur l’échelle des mondes et s’affirmer un jour dans la plénitude de sa liberté conquise, dans sa participation grandissante à l’oeuvre divine dont il goûte les harmonies et pénétrer les lois. Le spiritisme peut donc offrir un remède aux misères sociales et suppléer à l’insuffisance de l’éducation donnée soit par l’Ecole soit par l’Eglise, en fortifiant dans les âmes, en développant le sentiment du devoir et en orientant l’esprit moderne vers une conception plus haute de l’existence. Mais, s’il se laissait envahir par les théories parasitaires et dissolvantes du déterminisme, il perdrait à son tour toute efficacité morale, tout pouvoir régénérateur.
Nier le libre arbitre et la liberté qui en est le principe et le but, ce serait encore nier la loi d’évolution qui est manifeste dans la nature. En effet, nous pouvons suivre ici-bas, depuis les êtres les plus inférieurs jusqu’à l’homme et au-dessus, dans l’immense hiérarchie des Esprits, cette évolution par laquelle la libération s’accentue de degré en degré, par rapport à la phase d’existence qui la précède. L’étude de cette évolution peut seule nous faire comprendre toute la splendeur de l’univers et l’ascension grandiose des êtres vers toujours plus de beauté morale, de vérité et de liberté. L’effort patient, continu, poursuivi à travers les siècles, la raison de ce mouvement ascensionnel de l’être constaté par la science n’est possible que par la liberté. Cet effort constitue une des démonstrations les plus éclatantes de la réalité du libre arbitre, car, sans une liberté relative, l’être ne songerait ni à le tenter, ni à le poursuivre. Or, notre état actuel, qui est la résultante de tout un passé d’efforts et de progrès, est en même temps la garantie des progrès futurs et l’assurance d’un meilleur avenir, car rien ne nous autorise à supposer que notre évolution s’arrête au point où nous sommes parvenus.
C’est cette loi inscrite dans l’homme qui lui assure la continuité d’être. L’état de conscience réalisé en nous comporte et appelle à travers les temps des états de conscience toujours plus vastes pour l’individu comme pour l’humanité, une compréhension plus haute du sens des choses, une extension croissante du besoin de vivre et d’agir dans le plan divin. Chaque sommet atteint démasque un sommet plus élevé qu’il faut gravir à son tour ; chaque conquête intellectuelle et morale ouvre une source nouvelle de joies intimes, de sensations profondes et une aspiration plus vive vers le principe auguste qui anime et meut l’univers.
Ainsi que nous l’avons démontré l’homme, dès cette vie, est libre dans les limites que lui assignent l’ordre social et l’ordre universel. Au point de vue spirite, nous avons vu que la tâche qui lui incombe grandit dans la mesure de ses progrès. Elle lui impose un effort intellectuel et moral constant, persévérant et cet effort ne peut être qu’une résultante de son libre arbitre. Revenu à l’état d’Esprit, sa liberté s’épanouit en même temps que sa collaboration à l’oeuvre divine devient plus large et plus consciente. Pour lui, la sphère étroite de l’intérêt s’élargit et il comprend que l’intérêt de tous se confond avec l’intérêt individuel. La sante de l’âme comme celle du corps exige de la vigilance, un entrainement, une volonté tendue dans une direction précise. Cette direction, le spiritisme nous l’indique.
En nous initiant aux grandes lois qui régissent l’univers, il nous procure ce sens réel des choses, cet équilibre de la pensée et du jugement qui fait bonne justice des exagérations du déterminisme et de toutes les théories parasitaires qui menacent, d’étouffer la saine doctrine des Esprits. En montrant le but sublime de l’ascension humaine et l’utilité des épreuves, le spiritisme développe nos forces intérieures, stimule nos énergies, ranime nos courages, tandis que le déterminisme les affaiblit.
Toute la nature, toute la science, disions-nous, attestent la montée graduelle des êtres vers des états meilleurs. L’évolution, qui parait inconsciente et imposée chez l’être inférieur, devient pour l’homme, volontaire et consciente. Dès lors, c’est à la révélation spirite qu’il appartenait d’en établir les conditions et de nous en montrer le prolongement à travers l’infini des temps et des espaces. C’est elle encore qui en fixe la cause dans la libre volonté de l’être et non dans l’action d’une loi inexorable. C’est par l’accord de cette volonté et de la loi que s’effectue cette évolution colossale.
Nos instructeurs invisibles nous en démontrent la preuve dans la variété des résultats acquis par les Esprits au cours de leur ascension. Si l’évolution n’était que l’effet d’une loi générale, elle serait équivalente et simultanée pour tous, or, il n’en est pas ainsi puisqu’elle varie à l’infini suivant les individus, étant proportionnelle à la somme d’initiative et d’énergie dépensée par chacun d’eux. Au point de vue spirite, la lutte pour la vue perd son caractère brutal pour devenir la lutte pour la conquête d’une forme plus belle et pour l’épanouissement constant des sens, des facultés, des qualités affectives de l’âme. C’est une extension graduelle de notre liberté et de nos moyens d’action. Ce n’est plus la lutte obscure des débuts. Dès qu’un éclair d’intelligence et de volonté l’embellit, elle devient un moyen d’initiative, un instrument de rénovation. C’est aussi la sanctification de la douleur qui sculpte nos formes les plus parfaites, développe notre sensibilité et affine nos perceptions en créant des organes plus subtils, plus délicats, source de joies nouvelles.
Par elle l’ouvrier se fait artiste, le penseur devient poète, le savant se mue en homme de génie. La besogne ingrate se transforme en une tâche rayonnante. Le travail, longtemps accompli dans l’ombre, se change en une oeuvre radieuse, commune et solidaire, par laquelle l’être s’ennoblit et s’épure et les humanités grandissent. Ainsi l’âme construit elle-même, à travers les siècles, sa personnalité, sa destinée, son bonheur. Sa liberté d’action sera donc la condition indispensable de ses mérites et de ses efforts. Seuls, les faibles, les timorés, les nonchalants peuvent reculer devant ces vastes et lumineux horizons, devant ces devoirs et les responsabilités que la révélation nous impose et leur préférer une vie sans pensée et sans but.
Nos jugements sur le libre arbitre, s’en trouvent forcement élargis, et le sentiment de la valeur humaine s’accroit par une connaissance plus complète de notre nature intime et de l’avenir que Dieu réserve à ceux de ses fils qui savent le prévoir et le conquérir. Le voile de la destinée, qu’aucune philosophie, aucune religion n’avait soulevé complètement, ce voile se déchire enfin et la destinée humaine se montre dans toute sa grandeur et sa beauté. C’est la spiritualisation graduelle de l’être et sa participation à l’oeuvre universelle, source de bonheur et de joies sans cesse accrues.
Devenu conscient, l’être se sait plus libre et plus responsable ; le sentiment de la solidarité qui le relie au grand Tout s’éveille en lui. Parcelle de l’ensemble cosmique, il se sent rattaché à la destinée du monde et participe à l’ordre éternel. Rappelons encore que tout l’ordre moral du monde, tout l’édifice des lois, règles et coutumes des nations, repose depuis des siècles sur le principe du libre arbitre et de la responsabilité. Nous n’ignorons pas que cette considération touchera peu ceux de nos contradicteurs qui se sont imposés la tâche de combattre l’ordre social mais nous savons aussi, qu’elle sera appréciée par tous ceux qui ont le souci du droit, le sentiment de la justice et ceux-là constituent l’immense majorité des hommes.
A ce sujet, un de mes correspondants m’écrit que ses discussions avec des déterministes l’ont persuadé que ceux-ci cherchent surtout, dans leur système, un moyen d’excuser à leurs propres yeux et à ceux de leurs semblables, les défaillances et les faiblesses inhérentes à leur mode d’existence. Dans ma réponse, je lui fais observer que c’est encore là une façon de rendre un hommage indirect au bien et à la vertu. Les partisans du déterminisme ne voient dans notre défense du libre arbitre qu’une question de sentiment et non un fait. Pour raisonner ainsi, il faut s’ignorer soi-même et méconnaitre l’étendue de nos ressources intimes. Il faut être dépourvu d’énergie, de volonté et ne pas savoir mettre en mouvement tous nos ressorts cachés. S’ils voulaient mieux s’étudier, s’ils savaient apprendre à agir, ils sauraient avec quelle facilité il nous est possible de repousser les influences morbides et les courants malsains qui nous environnent. Leur manière d’argumenter peut faire supposer qu’ils sont indolents, incapables de résister aux appels de la passion, aux étreintes du mal.
Faut-il donc leur rappeler sans cesse les nombreux exemples des hommes qui, au milieu des épreuves, des persécutions et des supplices ont montré un ferme courage, subi d’affreuses tortures et affronte la mort, au nom de la liberté politique et de la liberté de conscience ? Non certes, ces hommes et tous ceux qui les admirent, n’ont jamais douté de la réalité du libre arbitre ! Le même raisonnement s’applique au monde invisible, aux suggestions qu’il peut exercer sur nous et aux réactions que nous sommes en mesure de lui opposer, suivant les circonstances. La puissance de rayonnement de certaines âmes et l’influence salutaire qu’elles font sentir en bien des milieux sont autant de preuves évidentes, autant de démonstrations des résultats qu’on peut obtenir par un entrainement de la volonté et du libre arbitre à la suite d’existences nombreuses et bien remplies. D’un côté comme de l’autre de la tombe, l’Esprit peut coopérera efficacement au progrès moral de la grande famille humaine.
En effet, si les Esprits peuvent exercer sur nous leur influence, il nous est tout aussi facile d’agir sur eux. C’est là ce qui se produit au cours des séances ou tant d’Esprits inférieurs et arriérés sont amenés, dans un but d’éducation, et ou les spirites éclairés réussissent à les instruire, à les moraliser. Les guérisons d’obsession ne sont pas rares et nous en avons été souvent témoin et, parfois même, un des coopérateurs. La pratique du spiritisme nous apprend que les obsessions ont pour cause première des actes préjudiciables, accomplis avant la naissance. Ces obsessions constituent des vengeances exercées par certains Esprits sur les coupables. Mais ces maux ne sont que temporaires et les cures obtenues par l’intervention des chefs de groupes ou des magnétiseurs prouvent une fois de plus l’étendue de nos pouvoirs. J’ai assisté parfois à des luttes épiques entre un Esprit obsesseur très méchant, incorpore dans sa victime, et l’Esprit guide de notre groupe, incarne dans son médium habituel. Ce guide finissait toujours par l’emporter et par débarrasser les obsédés de leurs oppresseurs.
Faut-il revenir encore sur l’objection tirée de l’omniscience divine que l’on prétend inconciliable avec notre libre arbitre? A ce sujet, nous ferons observer que si Dieu, dans la connaissance parfaite qu’il possède de notre nature, peut prévoir les résolutions que nous prendrons dans telle ou telle circonstance, il n’en résulte nullement que cela puisse entraver notre liberté. Cette objection de l’omniscience divine, si on la prenait à la lettre, aboutirait à cette singulière conséquence d’attribuer à Dieu une part de responsabilité dans les crimes commis par les hommes, puisque les connaissant d’avance, il n’aurait rien fait pour les empêcher. La prévision de l’avenir s’explique par une connaissance plus étendue des causes et des effets. Cet avenir reste voilé pour l’homme plongé dans les brumes de la matière, confiné dans son organisme mais pour l’être qui plane de haut, la perspective s’élargit, le lien qui relie les évènements se reconstitue, la loi de la connaissance des actes se révèle avec tous ses effets à travers les temps ; le but des existences apparait clairement. Dans la vie de l’Esprit, on le sait, la notion du temps s’efface, le passé et l’avenir se confondent avec le présent ; une existence n’est plus qu’un point dans l’immensité. Plus il monte, plus l’observateur peut prévoir et annoncer les choses futures. Dieu qui est au sommet de la grande hiérarchie des âmes, embrasse toutes choses dans sa conception infinie. L’avenir peut être révélé par les Esprits ou par Dieu même, soit au moyen de l’intuition, soit pendant le sommeil, aux médiums, aux devins, aux prophètes qui en communiquent la révélation aux autres humains, quand Dieu juge que cette révélation est nécessaire.
En réalité, l’âme est un centre de forces et de radiations incalculables que la volonté peut mettre en action, celle-ci étant toujours le moteur essentiel et c’est pourquoi il est nécessaire de la développer. Ce n’est pas, nous l’avons dit, le point de vue de la plupart de nos contradicteurs, qui négligent de mettre en oeuvre leurs ressources latentes et se laissent abuser par les mirages trompeurs du déterminisme et de l’irresponsabilité.
Quant à moi, si j’osais me mettre en avant, je pourrais dire : lorsque je jette un regard sur la longue route parcourue, malgré les difficultés rencontrées, mon libre choix ne s’est jamais démenti. Et maintenant, sous le poids des infirmités qui accablent ma vieillesse, devenu presque aveugle, je puis encore orienter à mon gré ma pensée, ma volonté, mes actes.
Je ferai remarquer combien il est dangereux, à l’époque où nous sommes, d’apprendre à l’homme à se diminuer lui-même, à douter de sa valeur propre, de sa responsabilité. Si nous considérons l’état social actuel, que verrons-nous ? Une vague immense de démoralisation qui déferle sur le monde et menace de le submerger. De là une recrudescence de toutes les calamités qui nous assiègent. Nous verrons des passions sans frein, des appétits sans limites, une ruée furieuse vers le plaisir, vers la fortune. Jamais les hommes n’ont eu plus besoin d’énergie et de foi pour faire face aux épreuves qu’ils s’attirent, car le mal appelle la souffrance et les excès se traduisent en douleurs. Et cependant le doute a envahi bien des âmes même parmi les croyants d’hier. La jeunesse trouve de bon ton de se déclarer désabusée de bonne heure, de ne croire à rien ou de faire semblant de ne pas espérer. D’autre part, l’horizon se fait sombre sur toute l’Europe, l’avenir s’annonce âpre et menaçant.
A l’heure où il importe par-dessus tout de ranimer les énergies défaillantes, de tremper les âmes en vue des épreuves futures, n’est-ce pas une ironie amère que de dire à l’homme qu’il est le jouet des forces ambiantes, une sorte d’automate soumis à des influences diverses contre lesquelles il est impuissant à réagir ? N’est-ce pas un langage coupable que de déclarer aux criminels, aux vicieux, aux pervers, à tous les fauves à face humaine qui désolent la Terre, qu’ils sont irresponsables de leurs actes ? On ne saurait trop protester contre de telles théories, qui, au lieu de réveiller les consciences qui sommeillent, au lieu de rendre le courage aux désespérés, désarmeraient l’homme dans les combats de la vie et précipiteraient sa déchéance morale et sa chute.
Non certes, les subtils raisonnements, les ingénieux sophismes des déterministes ne parviendront jamais à enlever aux âmes vaillantes leur initiative, leur force morale, à tromper l’honnête homme sur ses responsabilités. Pour l’immense majorité des hommes, même les moins réfléchis, le mot de liberté a toujours eu un sens profond, un sens sacre. Une sorte d’intuition leur dit qu’il représente le but suprême de nos longs efforts et de nos progrès, l’état ultime de l’être parvenu à la plénitude de ses puissances intellectuelles et morales. Nous sommes libres dans la mesure où nous voulons l’être et où nous méritons de l’être.
Le dévouement, le sacrifice, une vie bien remplie, accroissent à la fois nos radiations et notre liberté. Par contre les actes coupables, les offenses, les dommages causes amènent leur diminution. Le résultat se constate d’abord dans l’au-delà, ou le cercle de notre liberté s’élargit ou se restreint, selon notre degré d’avancement, puis dans les renaissances terrestres, ou les âmes coupables, par le simple jeu des forces naturelles, doivent reprendre des corps difformes ou souffreteux. La cécité, les infirmités de toutes sortes, les maladies cruelles, lorsqu’elles ne sont pas choisies comme des moyens plus rapides d’épuration, résultent en général de fautes graves, de crimes commis antérieurement. C’est ainsi que la mesure exacte de notre liberté nous apparait comme la conséquence logique et la sanction des lois de justice et de progrès.
Vous tous qui aspirez à la pleine liberté, appliquez-vous d’abord à restreindre vos besoins physiques, à comprimer vos appétits, à vous détacher des liens qui vous enchainent à la matière et vous sentirez peu à peu s’élargir le cercle de vos conceptions et de vos pouvoirs. Apprenez à développer les qualités rayonnantes de l’Esprit, celles qui assurent sa suprématie sur le mal et préparent son ascension. La captivité dans la chair n’est que temporaire ; comme la vie ailée du papillon se prépare dans la chrysalide, la vie radieuse de l’esprit s’élabore dans la geôle obscure du corps terrestre. Sachez employer l’existence et les moyens d’éducation qu’elle nous offre à faire qu’elle s’épanouisse plus libre et plus belle après la mort. Rappelez-vous que tout s’acquiert par l’effort et la ténacité. Il faut gravir péniblement les pentes ardues qui conduisent à la lumière et au bonheur, car ce qu’on obtient sans difficultés reste sans profit moral et n’apporte aucun enseignement, ne réalise aucun progrès. Il faut les épreuves et la douleur pour que les larmes bienfaisantes adoucissent notre coeur et fassent fondre les aspérités de notre caractère.
Habituez-vous à prier, à élever vos pensées, à évoquer les hautes entités de l’espace afin qu’un courant fluidique s’établisse entre vous et les plans supérieurs, alors les inspirations et les forces d’en-haut descendront plus abondamment en vous. Au lieu de contraindre et de limiter votre liberté, elles la développeront dans le sens du bien et vous vous sentirez devenir plus résolus, plus sûrs de vous-mêmes, plus confiants dans la destinée. Vous aurez toute la force morale nécessaire pour repousser les suggestions mauvaises, pour développer votre conscience, votre libre arbitre et arriver à mieux comprendre et mieux pratiquer la grande loi d’amour qui enveloppe tous les êtres et qui est un reflet de Dieu.

 

[1] Voir le Problème de l’Etre et de la Destinée, chapitre 22.