Une apparition

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Une apparition

Ce mois-ci, nous vous présentons l'histoire d'une apparition. Tiré de l'ouvrage de Michel Rosen, coup d'oeil sur l'éternité au chapitre 9, ce récit nous parle de l'intervention des Esprits.

Le premier bataillon du régiment de... dont j’étais chirurgien-major, se trouvant en garnison à Palmi, en Calabre, reçut l’ordre de partir à minuit de cette résidence pour se rendre en toute diligence à Tropea, afin de s’opposer au débarquement d’une flottille ennemie qui menaçait ces parages.

Une vieille abbaye

"C’était au mois de juin, la troupe avait à parcourir près de quarante milles de pays. Elle partit à minuit et ne parvint à sa destination qu’à sept heures du soir, ne s’étant reposée que peu de temps, et ayant souffert considérablement de l’ardeur du soleil. Le soldat trouva, en arrivant, la soupe faite et son logement préparé. Comme le bataillon était venu du point le plus éloigné, et était arrivé le dernier, on lui assigna la plus mauvaise caserne, et huit cents hommes furent placés dans un local qui, dans les temps ordinaires, n’en aurait logé que la moitié. Ils furent entassés par terre, sur la paille, sans couvertures, et, par conséquent, ne purent se déshabiller. C’était une vieille abbaye abandonnée. Les habitants nous prévinrent que le bataillon ne pourrait rester dans ce logement, parce que toutes les nuits, il y revenait des Esprits, et que déjà d’autres régiments en avaient fait le malheureux essai.
Nous ne fîmes que rire de leur crédulité mais quelle fut notre surprise d’entendre, à minuit, des cris épouvantables retentir en même temps dans tous les coins de la caserne, et de voir tous les soldats se précipiter dehors et fuir épouvantés ?

Un chien à longs poils noirs

Je les interrogeai sur le sujet de leur terreur et tous me répondirent que le diable habitait l’abbaye ; qu’ils l’avaient vu entrer par une ouverture de la porte de leur chambre, sous la forme d’un très gros chien à longs poils noirs qui s’était lancé sur eux, leur avait passé sur la poitrine avec la rapidité de l’éclair, et avait disparu par le côté opposé à celui par lequel il s’était introduit.
Nous nous moquâmes de leur terreur panique et nous cherchâmes à leur prouver que ce phénomène dépendait d’une cause toute simple et toute naturelle, et n’était qu’un effet de leur imagination trompée. Nous ne pûmes ni les persuader, ni les faire rentrer dans leur caserne. Ils passèrent le reste de la nuit dispersés sur le bord de la mer et dans tous les coins de la ville. Le lendemain, j’interrogeai de nouveau les sous-officiers et les plus vieux soldats. Ils m’assurèrent qu’ils étaient inaccessibles à toute espèce de crainte, qu’ils ne croyaient ni aux Esprits, ni aux revenants, et me parurent toutefois persuadés que la scène de la caserne n’était pas un effet de leur imagination, mais bien la réalité.
Suivant eux, ils n’étaient pas encore endormis lorsque le chien s’était introduit, ils l’avaient bien vu et avaient manqué d’en être étouffés, au moment où il leur avait sauté sur la poitrine.
Nous séjournâmes tout le jour à Tropea, et la ville étant pleine de troupe, nous fûmes forcés de conserver le même logement mais nous ne pûmes y faire coucher les soldats qu’en leur promettant d’y passer la nuit avec eux. Je m’y rendis, en effet, à onze heures et demie du soir avec le chef du bataillon.
Les officiers s’étaient, par curiosité, dispersés dans chaque chambrée. Nous ne pensions guère à voir se renouveler la scène de la veille. Les soldats, rassurés par la présence de leurs sous-officiers, qui veillaient, s’étaient livrés au sommeil, lorsque vers une heure du matin, et dans toutes les chambrées à la fois, les mêmes cris de la veille se renouvelèrent, et les hommes qui avaient vu le même chien leur sauter sur la poitrine, craignant d’en être étouffés, sortirent de la caserne, pour n’y plus rentrer. Nous étions debout, bien éveillés et aux aguets pour observer ce qui arriverait et, comme il est facile de le supposer, nous ne vîmes rien paraître.

Ce n’était pas une hallucination

La flottille ennemie ayant repris le large, nous retournâmes le lendemain à Palmi. Nous avons, depuis cet événement, parcouru le royaume de Naples dans tous les sens et dans toutes les saisons ; nos soldats ont été souvent entassés de la même manière, et jamais ce phénomène ne s’est reproduit.
Ainsi donc voilà un fait parfaitement établi, constaté par huit cents personnes à la fois. Impossible de le mettre sur le compte de l’hallucination, d’abord parce qu’il était complètement imprévu par tout le monde, ensuite par l’effet semblable éprouvé en même temps par tous les soldats sans exception.
Si quelques-uns seulement en eussent été frappés, à la rigueur cette solution pourrait-elle s’admettre, quoique contestable encore, puisque aucune preuve ne vient l’étayer. Mais ici le cas est tout différent et doit faire rejeter absolument cette manière de voir à contresens, car il y a unanimité, sans la moindre voix discordante. Par conséquent on est obligé de se rendre à l’évidence et de conclure à la réalité du fait.
En outre, et cela la fortifie encore, c’est que d’autres régiments, s’ignorant les uns les autres, ont éprouvé les mêmes symptômes, ce qui représente quelques milliers d’attestations, suffisantes et au-delà pour authentiquer le récit ; sans compter les indigènes prévenant les chefs de ce qui allait se produire, recevant, comme il convient à des esprits soi-disant forts, ces avertissements avec des sourires incrédules, des marques de compassion pour ces pauvres d’esprit.