Réminiscence d'une vie antérieure

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 Chateau

Ce mois-ci, nous vous présentons Réminiscence d'une vie antérieure Iblet de Challant. Voici comment l'ingénieur Joseph Costa découvrit une de ses vies antérieures, un récit raconté par Ernest Bozzano qui a personnellement rencontré cet homme et certifie donc l’exactitude des faits.

 Le chateau de Ussel

Il y a trois ans, l'ingénieur Joseph Costa fit paraître en Italie un ouvrage de sujet métapsychique, intitulé : Di là dalla Vila (« Au delà de la Vie »), très remarquable, et dans lequel les preuves de la survivance de l'âme, tirées des phénomènes médiumniques, sont appuyées par des arguments très impressionnants, tirés des sciences physiques et chimiques.
L'ouvrage est partagé en quatre parties, dont la première contient les expériences personnelles de l'auteur. Elles consistent spécialement dans le sentiment du «déjà vu » et du « déjà éprouvé » (paramnésie) ; un sentiment qui l’avait saisi, dès son enfance, en présence de tableaux, de milieux, de paysages qu'il lui arrivait de voir, et qui étaient souvent reproduits en lui au cours de l'adolescence et de la jeunesse. Un jour enfin, par suite d'une vision qu'il avait eue, il parvint à découvrir des documents historiques privés, grâce auxquels il vit se grouper dans un ensemble cohérent et organique les différente impressions de paramnésie qu'il avait éprouvées ; ensemble organique qui se présentait sous l'aspect d'une série d'événements vécus par un personnage du Moyen Age.
Aucun doute que la circonstance des impressions de paramnésie éprouvées par l'auteur, qui convergent toutes vers la démonstration du fait qu'il avait réellement été ce personnage, constituait une excellence preuve en ce sens. En effet, cette circonstance éliminait d'un coup toutes les explications par lesquelles la psychologie officielle s'efforce de rendre compte des phénomènes de paramnésie en commençant par les différentes théories sur la « fausse mémoire », pour finir avec les hypothèses de la suggestion, de l'auto-suggestion, des « coïncidences fortuites » et de la « télesthésie pendant le sommeil » — tous états psychologiques et supernormaux qui n'auraient pas pu engendrer une convergence d'impressions subjectives parfaitement concordantes avec les événements vécus par un personnage du moyen âge, resté obscur et ignoré.

Le cas était donc digne d'être pris en considération et étudié. Seulement, il contenait quelques épisodes fort romantiques qui, tout en ne présentant rien d'invraisemblable en soi, pouvaient rendre perplexe l'enquêteur. J'avais donc évité de l'analyser et de lui donner une plus grande divulgation.
Toutefois, l'un de mes amis, qui connaissait personnellement M. J. Costa dès son enfance, et qui avait suivi avec intérêt les incidents recueillis par cet auteur dans son ouvrage ne cessait pas de m'assurer que mes perplexités étaient injustifiées, que l'ingénieur Costa était un homme positif, sérieux et probe, qui avait d'ailleurs écrit plusieurs ouvrages très appréciés sur les constructions navales et les hautes mathématiques. Finalement, voyant qu'il ne parvenait pas à dissiper mes doutes (qui n'avaient, à vrai dire, d'autre cause que l'impression personnelle indiquée), mon ami se présenta un jour chez moi avec M. Costa. J'en restai impressionné. Je me trouvais en face d'une sorte de géant d'une quarantaine d'années avec un thorax d'hercule, un air martial d'ancien guerrier qui s'harmonisait étrangement avec ses souvenirs d'une existence antérieure, dans laquelle il aurait été un chevalier du moyen âge. Mon premier sentiment de surprise une fois passé, je fis tomber la conversation sur le cas dont il était protagoniste, en le priant de me fournir des renseignements à ce sujet. Il commença, avec une contenance froide et mesurée, à me raconter l'histoire de ses réminiscences relativement à un passé fort reculé qu'il avait vécu. Ainsi qu'il arrive généralement dans ces circonstances, la parole sincère et convaincue du narrateur ne tarda guère à dissiper en moi les perplexités que la lecture des événements en question avait engendrées. C'est pourquoi je me mets en devoir de relater brièvement le cas de l'ingénieur Joseph Costa. Ce récit occupe une cinquantaine de pages dans le livre ; je devrai donc m'astreindre à le résumer.

L'auteur débute ainsi :
« Les faits que je vais relater ont quelque chose de fantastique et d'irréel ; et pourtant ils sont vrais. Mais ils sont tellement en opposition avec les idées de la majorité des humains, avec les théories scientifiques les plus enracinées, que je n'ai pu moi-même me soustraire à un travail d'analyse pour juger les désaccords entre mon raisonnement, orienté selon les idées préconçues de la vie normale, et le témoignage de mes sens, qui ne pouvaient pas avoir accompli le prodige de transformer des images hallucinatoires en des événements qui se sont effectivement réalisés.
Je n’ignore pas qu’en publiant ces faits, je dois m’attendre à l’incrédulité et à la critique peu bienveillante et agressive. Mais je sais d'autre part, que, si je me taisais, je cacherais des faits qui projettent d'étranges jets de lumières sur le mystère de l’au-delà. Entre les craintes de ces commentaires et le devoir de contribuer au développement des recherches dans un domaine scientifique d’un intérêt immense pour l'humanité, je n'ai pas hésité. La critique devrait au moins tenir compte de mon acte de courage... »

 Le château d'Ussel

Les premières vagues sensations du « déjà-vu », du « déjà éprouvé » surgirent dans la mentalité de l'auteur au cours de la première enfance, qu'il passa dans la petite ville de Gonzague, près de Mantoue. Cela avait lieu devant un petit tableau pendu à une paroi de sa maison, et qui représentait Constantinople et le Bosphore. M. Costa écrit :
« J'ai présent encore l'émotion profonde soulevée en moi par un anodin petit tableau représentant le paysage oriental, dans la lumière étincelante d'un coucher de soleil en feu, qui allumait comme des éclairs sur les hautes tours et sur les dômes dorés d'une ville, étendue d'une manière pittoresque sur les bords d'un golfe merveilleux... Ce sujet rallumait en moi mille souvenirs de lieux, de faits de temps reculés, estompés dans ma mémoire en des formes évanescentes lorsque je cherchais à en arrêter l'image et à pénétrer plus profondément dans leur souvenir. En vain, je m'efforçais de chercher les lieux et les événements strictement rattachés à l'image, à laquelle était associé le souvenir de multitudes d'hommes d'armes, de nefs déployant au vent leurs voiles et leurs étendards, de luttes, de chocs d'armes assourdissantes ; de montagnes, de vastes étendues d'eau dégradant à l'horizon en des lignes indéfinies ; de coteaux verdoyants couverts de fleurs, descendant mollement vers des miroirs d'eau, parmi des lumières et des couleurs qui fusionnaient harmoniquement les demi-tons du ciel, de la terre, de l'eau.
Qu'étaient donc ces images si vivantes, si nettes, si présentes à ma mémoire, et qui contrastaient tellement avec les sites et la tranquillité prosaïque de la plaine mantouane ? Elles ne se rapportaient certainement pas à des faits, à des événements de ma vie présente, pas plus qu'à des récits, à des lectures, puisque je ne savais même pas encore donner le nom approprié de navires, de lacs, d'hommes d'armes aux impressions qui m'apparaissaient dans cette forme figurative. Je n'ai pu le faire que quelques années plus tard, en comparant avec des descriptions ou des figures ces images que je connaissais sans jamais les avoir eues ni dans la réalité, ni dans le dessin. »

M. Costa remarque que ces vives évocations spirituelles de son enfance, provoquées par le petit tableau pendu à la paroi, se seraient vraisemblablement dissipées avec l'âge, si une étrange succession d'idées n'avait rattaché le tableau de Gonzague avec la ville de Venise, lorsque son père l'y conduisit. II était alors âgé de dix ans, et il décrit ainsi ses impressions :
« Dès mon arrivée, cet écho si caractéristique des voix et des sons de la ville, s'éteignant dans l'eau des bassins et des canaux, évoqua dans mon esprit une impression analogue qui semblait m'avoir frappé dans le même lieu et dans la même forme, longtemps avant... »

Et l'impression produite en lui par ce sentiment, du « déjà-vu », du «déjà éprouvé », fut si forte qu'au cours de la nuit elle se convertit en un rêve très vivace :
« Je rêvai d'arriver à Venise, après un long parcours de rivières et de canaux, au milieu de marais et de vallées, en d'énormes barques remplies d'une multitude d'hommes armés à la façon du Moyen Age : j'étais au milieu d'eux, mais avec l'aspect d'un homme d'une trentaine d'années, chargé du commandement. Puis un séjour à Venise, puis l'embarquement en des galères sur lesquelles flottaient des étendards bleus avec l'image sacrée de Marie, au milieu d'étoiles d’or et de drapeaux rouges avec la grande croix blanche de Savoie. Sur le vaisseau amiral, peint et historié plus que les autres, un personnage, auquel tout le monde rendait hommage, me parlait avec une cordialité affectueuse. Puis l’étendu infinie des eaux jusqu’aux limites de l’horizon, le débarquement en une terre fertile, sous un ciel limpide et cobalt. Une nouvel embarquement et un nouveau débarquement sur une lande dépouillée et déserte, dominée par une ville défendue par de hautes tours, remplies d'hommes en armes. Ensuite l'assaut, la mêlée, la lutte féroce, la victoire, notre irruption dans la ville conquise. Enfin la marche de notre armée jusqu'à la ville aux dômes dorés, dans le golfe merveilleux. C'était la ville peinte dans le tableau de Gonzague : Constantinople, ainsi que je l'ai vu depuis... »
L'auteur remarque que ces images de rêve n'étaient point des fantaisies de nouvelles créations ; qu'elles constituaient les événements que dès sa première enfance, évoquait dans son esprit le petit tableau pendu à la paroi ; événements qui, dans le rêve, s'étaient coordonnés en une succession logique, chronologique, comme ils devaient s'être produits dans la réalité. Sa mentalité enfantine en fut tellement frappée, qu'il crut sans plus avoir rêvé la vérité ; il en parla en ce sens à son père qui s'efforça de lui faire sortir de la tête ces fantaisies.
Devenu adulte, M. Costa sentit naître en lui une vraie passion pour les armes, les salles d'armes, les palestres gymnastiques et les manèges d'équitation. Il entra dans l'armée en qualité de volontaire ; peu après il fut nominé sous-lieutenant dans le régiment de cavalerie « PiemontaReale », de garnison à Verceil. Il se sentit aussitôt dans son milieu, « comme s'il reprenait des consuétudes et des tendances acquises dans un passé éloigné. »
Un jour, attiré par une solennelle et mystérieuse harmonie sacrée, il entra dans l'église de Saint-André, à Verceil, et se sentit envahi par le sentiment profond d'une humiliation subie en d'autres temps. Il se demanda :
« Pourquoi ai-je passé avec tant de crainte le seuil de l'église, comme si la voix d'un repentir déjà lointain s'était éveillé en moi ? Pourquoi ai-je contemplé avec un souvenir douloureux les trois nefs majestueuses, les piliers massifs, avec leur couronne de légères colonnes ? Etais-je outré autrefois dans cette église ? Ces marbres solennels avaient-ils été témoins d'une cérémonie analogue dont mon âme avait été longuement oppressée ? — Je ne sus alors, et pour longtemps encore, m'expliquer logiquement ce souvenir, comme bien d'autres réminiscences réveillées en moi par des paysages et des événements, avec la netteté et le coloris des choses réelles... »

L'auteur continue en disant que les nécessités urgentes de la vie ne tardèrent pas à s'imposer à lui aussi, en l'amenant à renoncer à toute recherche qui n'eût pour résultat immédiat l'amélioration du bien-être de sa famille. En ces conditions, les mystérieuses réminiscences qui s'éveillaient en lui, d'armes et de batailles, de galères et de villes orientales, se seraient bientôt effacées au contact de la réalité, si d'autres événements analogues, en une suite incessante, ne s'étaient greffés et juxtaposés aux sensations de la première jeunesse, en l'amenant à méditer sérieusement sur leur possible origine. Mais M. Costa était un positiviste-matérialiste ; ce qui rendait impossible une orientation juste de sa pensée. Enfin il lui arriva un incident, dans lequel il fut sur le point de perdre la vie, et qui modifia radicalement ses convictions philosophiques.
Une nuit qu'il étudiait pour se préparer aux examens du diplôme universitaire, le sommeil le gagna ; il tomba sur son lit en déterminant, sans le savoir, la chute de la lampe à pétrole, qui ne s'éteignit pas, en développant une fumée très dense, asphyxiante. L'atmosphère devint irrespirable, et le dormeur n'aurait pas tardé à succomber à l'asphyxie, s'il ne lui était arrivé un étrange incident. Il se trouva tout à coup, debout au milieu de la chambre, parfaitement éveillé, mais séparé de son corps, qu'il apercevait devant lui, couché, insensible, sur le lit. Et il ne l'apercevait pas seulement extérieurement, mais aussi intérieurement, en discernant surtout les plexus nerveux et les vaisseaux sanguins qui battaient dans un rythme accéléré. Il se sentait libre, léger, éthéré, mais en même temps oppressé d'une angoisse inexprimable ; c'est qu'il était encore rattaché au corps matériel, qui à cette heure souffrait horriblement. Il songea donc à soulever la lampe et à ouvrir la fenêtre ; mais il s'aperçut de ne pas avoir prise sur la matière. Il pensa alors à sa mère qui dormait dans la chambre à côté, et immédiatement, à travers la paroi, il la vit endormie sur son lit, entourée d'une atmosphère rayonnante, qu'il ne voyait pas autour de son corps. Il l'appela, en demandant secours et il la vit se réveiller en sursaut, descendre vite du lit, courir à la fenêtre et l'ouvrir - comme si elle exécutait automatiquement la dernière exhortation exprimée par lui — il la vit ensuite sortir de la chambre, se précipiter dans celle de son fils, en ouvrir la fenêtre, et chercher à tâtons son corps inanimé. Au contact des mains maternelles, l'esprit extériorisé du fils se sentit attiré vers son propre corps, qui se vivifia, et peu après se réveilla à la vie, en des conditions très graves d'asphyxie.
Ce phénomène de « bilocation », arrivé à lui-même, dans lequel son esprit avait quitté le corps, qu'il avait contemplé à distance, comme s'il ne lui appartenait plus, tout en restant vivant et plus conscient qu'auparavant, servit à convaincre le patient de l'existence et de la survivance de l'âme ; et par conséquent, il servit aussi à orienter correctement sa pensée dans la recherche d'une hypothèse capable d'expliquer les sensations du « déjà-vu » et du « déjà-éprouvé », qui se renouvelaient en lui avec une telle fréquence. Il fait allusion à tout cela dans le passage suivant :
« Jamais je n'ai ressenti aussi vivement la sensation de vivre, comme au moment où je me suis senti séparé du corps. Ma mère, que je questionnai peu après l'évènement, me confirma avoir d'abord ouvert la fenêtre de sa chambre, comme si elle se sentait elle-même étouffer, avant d'accourir à mon secours. Or le fait de l'avoir vue faire cela, malgré la muraille qui nous divisait, pendant que j'étais couché, inanimé, sur le lit, excluait sans plus l'hypothèse de l'hallucination ou du cauchemar pendant un sommeil qui se passait en des circonstances physiologiquement anormales... Il ne me restait aucune autre déduction logique que de supposer que mon Moi pensant avait agi hors de mon corps... J'avais donc eu la preuve évidente que mon âme s'était séparée du corps pendant l'existence corporelle : j'avais eu, en somme, la preuve de l'existence de l'âme et même de l'immortalité ; car s'il est vrai qu'elle est dégagée, sous l'influence de circonstances spéciales, de l'enveloppe matérielle du corps, en agissant et en pensant hors de lui, il est naturel qu'elle retrouve après la mort la plénitude de sa liberté et le dégagement de tout lien matériel. Cette explication une fois admise (explication, qui est d'ailleurs confirmée par la logique des faits), je voyais enfin se dissiper à mes yeux le brouillard qui enveloppait les causes et les origines de ces souvenirs lointains et évanescents qui caractérisaient mon enfance et ma jeunesse. Ils devaient remonter à une autre existence, à une autre personnalité, à un autre corps, que mon âme avait revêtu, Dieu sait à quelle époque et en quelles circonstances. Je devais garder un vague souvenir de ces événements, grâce à une disposition psychique spéciale. Cette disposition devait être assez rare, comme étaient rares les phénomènes que j'avais constatés en moi-même. »

On a vu que c'est l'incident de « bilocation » auquel M. Costa avait été sujet qui en lui fournissant la conviction de l'existence et de la survivance de l'âme, lui fit penser pour la première fois que ses impressions subjectives, si fréquentes et vivaces, provenaient des souvenirs d'une existence vécue antérieurement. Il s'agissait toutefois d'une supposition purement inductive qui, pour revêtir une valeur démonstrative, aurait exigé que l'auteur fût parvenu à découvrir dans le passé un personnage auquel s'adaptaient tous les événements correspondant aux sensations diverses et complexes du « déjà-vu » et du « déjà-éprouvé », qui émergeaient tenacement de son subsconcient Or une entreprise de cette sorte semblait pratiquement irréalisable. Cependant, certaines circonstances qui sont intervenues l'ont rendue possible.

Un jour, M. Costa, avec deux de ses amis : MM. Albéric Barbiano de Belgioioso d'Este et Enéas-Sylvio Piccolomini, partirent pour une excursion dans la vallée d'Aoste. Remarquons que la présence du premier de ces deux messieurs, descendant d'une ancienne famille patricienne, puissante au moyen âge, constitue une autre curieuse coïncidence dans l'ensemble des faits, puisque le nom d'un de ses ancêtres joue un rôle important dans les événements historiques correspondant aux impressions de « paramnésie » éprouvées par l'auteur.
La visite de quelques-uns des fameux châteaux anciens de la vallée d'Aoste a constitué une nouvelle source d'impressions du « déjà vu » et du « déjà éprouvé » pour notre sensitif ; aussi se demande-t-il :
« Pour quelle raison mystérieuse éprouvai-je un sentiment de tristesse infinie et de répulsion à la vue du château d'Ussel, comme si un vague souvenir de douloureux événements était strictement attaché à ses murs ?... Parmi les lueurs du coucher du soleil il me semblait voir des tâches de sang sur les murailles d'Ussel. Les ruines du château, la tristesse et le silence du site oppressaient mon âme comme un remords ineffaçable... »

 Le chateau de Fenis

Le château de Fenis, bien mieux conservé que celui d'Ussel, ne réveille pas en M. Costa des sensations subjectives ; il l'observe et l'étudie artistiquement dans ses détails intéressants.
Il n'en est pas de même du château de Verrés, qui le remplit de réminiscences du passé, vibrantes d'émotion, de passion, de regrets. Il décide de revenir le visiter le soir, seul, au clair de lune. C'est dans cette circonstance que se déroule l'épisode culminant de ses souvenirs d'une existence antérieure, vécue par lui.

Ce château a été édifié en I380 par Iblet de Challant, le plus illustre personnage de la famille de Challant ; il fut conseiller du « Comte Vert » (Amédée VI) et du « Comte Rouge » (Amédée VII) de la Maison de Savoie. Pendant que notre sensitif se trouvait à l'intérieur du château, un furieux orage éclata. M. Costa remarque à ce propos : « Une étrange lucidité d'esprit paraissait s'opposer à ces ténèbres profondes, en me faisant entrevoir, au milieu des lueurs des éclairs, les salles restaurées avec leur ancienne splendeur ; les voûtes brisées se rejoignaient ; les feux s'allumaient dans les immenses âtres des cheminées ; la pluie se confondait avec la conversation joyeuse de plusieurs voix réunies à la veillée autour du feu. Je ne regrettai pas que la pluie violente m'empêchât de rentrer à Verrès, car je n'aurais pas voulu me soustraire à ce flot d'images et de visions. »

La fatigue finit par le vaincre ; il s'endormit dans le grand salon ruiné du deuxième étage. Voici comment l'auteur décrit la scène de son réveil :
« Je voulais me lever ; j'avais les membres brisés par la longue immobilité et le corps parcouru de frissons par suite du froid nocturne, lorsque l'ombre plus noire de la paroi non frappée par les rayons de la lune, parut s'éclairer d'une lueur phosphorescente. Je fixai les yeux grands ouverts, la lumière mystérieuse qui semblait se restreindre et se condenser, en augmentant d'intensité, de manière à revêtir l'apparence d'une forme matérielle toujours plus visible dans l'ombre noire. Dans la luminosité évanescente, un corps humain se dessinait lentement avec des contours de plus en plus nets, en se détachant de l'auréole plus faible qui l'entourait, jusqu'à ce que tous ses atomes se transfusèrent dans l'image d'une femme, encore peu précise dans sa forme spectrale, mais parfaitement visible... J'étais cloué à terre, les membres paralysés par l'émotion... Mais ce ne fut qu'un instant. La raison surmonta bientôt la vile crainte de la matière, et je me levai. Il me sembla alors que cette forme spectrale se rapetissait, puisque je la dominais de ma taille gigantesque. J'allai vers elle pour savoir qui elle était, pour la saisir comme matière, pour l'obliger à dévoiler le mystère de son apparition. Mais en m'avançant je fus ébloui par la lumière de la lune qui me frappa au visage ; en rentrant dans l'ombre d'où le fantôme était sorti, je ne vis plus rien. Avais-je donc rêvé ? Etait-ce une hallucination née dans le rêve et que la vivacité de l'impression avait entretenue durant cet état de demi-sommeil dans lequel la cloche de Saint-Gilles m'avait plongé ?... Mais non ! sur le seuil de la porte, j'entrevois la forme du fantôme qui m'invite à la suivre. Je la poursuis, en heurtant des pieds dans les ruines, dans les marches, tandis qu'elle semble planer, en frôlant à peine le sol. Elle se tourne ensuite tout à coup vers moi, sur le palier de l'escalier, et je la vois en haut sur l'arc de cercle qui joint les deux murs, fort belle dans sa forme olympienne, comme si elle était la statue de l'idéal... ce n'est plus désormais un fantôme pour moi : c'est le souvenir d'un amour profond que je poursuis à ce moment... Mais qui était-elle ? Je l'ignorais, et peu m'importait de le connaître c'était un divin désir immatériel, c'était le sublime du sentiment spirituel qui se dégage au contact de deux êtres qui se sont aimés. Je la voyais désormais ravissante avec ses grands yeux que je devais avoir contemplés cent fois en une extase divine ; avec sa bouche souriante, que je devais avoir baisée tant de fois, en unissant nos âmes... Lorsque je fus près d'elle, dans la contemplation extatique de sa figure éthérée, j'eus l'impression de l'entendre m'adresser la parole, bien qu'il dût s'agir, au contraire de la transfusion de sa pensée, de son âme dans la mienne. Elle me parla ainsi : « Iblet ! J'ai voulu te voir avant le grand jour où la divine mort nous réunira de nouveau, afin que tu puises dans mon souvenir la foi qui s'éloigne de toi, de manière à te rendre toujours plus dur le lien de la vie... Tu liras, près de la tour d'Albenga, quelques souvenirs sur ton passé terrestre... Garde le souvenir de mon visage et de mon âme qui fut bonne, et qui a trouvé dans la tienne, Iblet, l'âme-soeur, que j'attends dans l'heure solennelle... »
Je la vis alors se dissiper, se fondre, se perdre dans une lumière toujours plus diaphane... Je pouvais répéter mot à mot ce qu'elle m'avait dit, mais je ne pouvais me souvenir ni du timbre ni du son de sa voix, ni même pas concevoir de quelle manière cette voix m'était parvenue... Ce nom d'Iblet par lequel elle m'avait appelé était-il donc le nom qui me désignait dans une existence antérieure, dont je gardais si vaguement le souvenir ? Le Destin m'avait-il amené en ce lieu, qui avait été mon séjour ? Les impressions que j'avais éprouvées à la vue du château de Verrès ne semblaient-elles pas confirmer cette supposition ? »

 Le chateau de Ussel

Tels sont les passages essentiels du récit de la vision très remarquable qu'apparut à notre auteur, dans le château de Verrès. La persuasion d'avoir vu un vrai fantôme resta fermement en lui durant quelques jours ; ensuite sa raison commença à se révolter à cette pensée, tout en se révoltant de même à admettre la possibilité de l'hallucination. Finalement il parvint, en lui-même, aux conclusions suivantes, qui semblent incontestables : « Que j'aie réellement vu un fantôme ou que j'aie rêvé le voir, il n'est pas moins vrai que je sais maintenant, sans que personne m'en ait jamais parlé, et encore moins que je l'aie lu, qu'il y a dans la tour d'Albenga des documents dont je pourrais apprendre bien des choses au sujet de la vie d'un « Iblet de Challant ».

Ce point une fois éclairci, il ne restait à M. Costa, qu'à se rendre à Albenga - près de Savone - pour s'assurer de ce qu'il y avait de réel dans la manifestation de Verrés.
Notre auteur y alla, se faisant présenter au propriétaire de la tour d'Albenga — le marquis del Carretto di Balestrino — et lui demandant l'autorisation d'exécuter des recherches dans les archives de la famille, sous prétexte qu'il avait été informé que dans ces archives privés on gardait des documents sur un certain Iblet de Challant, auquel il s'intéressait au point de vue historique. Le marquis Del Carretto accorda aimablement l'autorisation, et il ne tarda guère à trouver un pli de documents qui concernaient, en effet la Maison de Challant. Il en résultait qu'en 1694, ces pièces furent emportées furtivement du château d'Issogne et déposées dans les archives des marquis Del Carretto, en Albenga. Parmi ces papiers, il trouva une biographie d'Iblet de Challant, écrite vers 1450 par Boniface II, sire de Fenis. M. Costa observe à ce propos :

 Iblet de Challant

« Je touchais ainsi matériellement une nouvelle preuve évidente de la réalité des événements de cette nuit inoubliable du château de Verrès. Ces événements n'étaient donc pas des productions de ma fantaisie hallucinée, puisqu'ils m'avaient amené à mettre la main sur des documents que personne au monde, hormis le marquis Del Carretto (dont j'ignorais l'existence) pouvait savoir et me dire où ils se trouvaient ; personne qui ne fût fourni d'un pouvoir transcendental, comme le fantôme du château de Verrès... »
Voici les passages essentiels de la vie d'Iblet de Challant, dans laquelle on remarque des concordances impressionnantes avec les sensations du « déjà vu » et du « déjà éprouvé » subies par l'auteur.Celui-ci écrit :

 Iblet de Challant

« Iblet de Challant fut Seigneur de Montjovet, Saint-Vincent, Challant, Graines, Verrés et Issogne. Il naquit en 1330 et fut pendant sa première jeunesse à la Cour du Comte de Savoie Amédée VI - le « Comte Vert » - qui eut pour lui estime et amitié fraternelle. Un épisode romanesque devait alors commencer, et peser considérablement sur la nature et les événements de sa vie. Il parait qu'une ardente passion réciproque lia les coeurs d'Iblet et de Blanche de Savoie (le fantôme de Verrès ?), soeur du Comte Vert ; mais que des raisons d'Etat amenèrent Amédée VI à rompre cet amour et à accorder la main de sa soeur au féroce Duc de Milan : Galéas Visconti. D'où l'hésitation d'Iblet à épouser Jacqueline de Châtillon, que son père, Jean de Challant, lui avait destinée ; d'où sa décision d'accompagner le Comte Vert dans l'expédition d'Orient, en 1366. Cette expédition partit de Venise ; elle était composée de 16.000 hommes. (Peut-être se rapportaient donc à cet événement mes impressions du « déjà vu », lorsque je me suis trouvé pour la première fois à Venise ? Provenaient-elles du même événement les réminiscences simultanées d'armes et d'hommes d'armes, de caravelles et de galères qui fourmillaient confusément dans ma mémoire, et qui se réorganisaient dans le rêve ?) — arrivée sur les côtes de la Morée, l'expédition se réorganisa ; elle prit ensuite d'assaut Gallipoli, dominant l'entrée de la Mer de Marmara, et Iblet s'y distingua par sa valeur ; enfin elle se transporta à Constantinople (le petit tableau de Gonzague ?)... »

Tout ceci concerne surtout les souvenirs de l'Orient. Passant aux réminiscences en Italie, notre auteur trouva ces autres passages qui s'y rapportent :
« Le cruauté de Jean-Galéas Visconti, son avidité de conquête, amènent les princes italiens à se grouper sous les ordres du Comte Vert (1371). Iblet prend part à l'expédition, avec le commandement des forces de Savoie. Il organise un coup de main pour pénétrer avec son neveu Boniface et un petit nombre d'hommes de confiance dans le château de Milan.
Le manuscrit ne s'explique point sur le but principal de cette entreprise risquée ; mais il est probable qu'elle devait permettre à Iblet de conférer avec Blanche de Savoie et l'amener à fuir. Iblet est découvert, et il payerait de la vie son audace, si la noble intervention d'Albéric de Barbiano, qui se trouvait aux ordres de Galéas Visconti, ne l'avait pas sauvé. (Quel mystérieux rapport entre cet événement et la rencontre étrangement fortuite avec cet autre Albéric de Barbiano, son descendant, qui visita avec moi les châteaux de la Vallée d'Aoste ! Il y a d'autres points de contact entre Iblet et Albéric morts tous les deux au cours de la même année 1409).
Iblet est de nouveau au commandement des forces de Savoie dans l'expédition décidée par le Comte Vert (1377) afin de délivrer Biella de la seigneurie de Jean Fieschi, évêque de Verceil, aidé et encouragé par Galéas Visconti. Ses troupes obtiennent une brillante victoire et se saisissent même de la personne de l'évêque, qui fut enfermé dans le château de Mont-jovet. Par suite de cela, Iblet fut excommunié par le pape Grégoire XI...
L'excommunication pèse douloureusement sur l'âme d'Iblet et sur ses rapports avec ses vassaux... Après le décès de Grégoire XI, Urbain VI ayant été nommé Pape, Iblet obtient la révocation de l'excommunication, mais à condition qu'il accomplisse un acte d'humilité déférente envers l'Evêque, dans la basilique de Saint-André à Veceil... (Cet événement se rapporte peut-être à l'étrange sensation qui m'amena à pénétrer dans cette basilique, pour rattacher ensuite à elle l'évocation d'un acte douloureux, d'humiliation opprimante, accompli par moi ?)"

Telles sont les concordances très remarquables que l'on rencontre entre les impressions, les réminiscences et les visions de l'ingénieur Joseph Costa, et les événements qui caractérisèrent l'existence personnelle d'un chevalier du Moyen âge. Inutile de suivre plus loin la vie aventureuse d'Iblet de Challant qui, déçu par l'ingratitude des grands à son égard, finit par se retirer, indigné, dans son château de Verrès, qu'il embellit avec un sentiment d'art très élevé. Il mourut en 1409, vivement regretté par sa famille et son pays.
Une autre coïncidence de nature diverse, mais remarquablement suggestive, consiste dans le fait qu'Iblet de Challant était d'une taille gigantesque et d'une complexion athlétique, juste comme M. Joseph Costa !
Autre chose : il y a un portrait d'Iblet de Challant qui le représente à l'âge de trente ans. M. Costa en a publié la phototypie, en plaçant en regard de celle-ci sa propre photographie, quand il était à peu près du même âge. Or, les deux portraits se ressemblent tellement que si l'on mettait sur la tête d'Iblet de Challant le casque d'officier de cavalerie que porte M. Costa, dans son portrait, on s'imaginerait que les deux portraits représentent la même personne.

Après ce que je viens de dire, il faut convenir que si M. Costa me déclara personnellement n'avoir aucun doute au sujet d'avoir vécu une autre vie, au cours de laquelle il fut un chevalier du moyen âge du nom d'Iblet de Challant, il faut convenir, dis-je, qu'il a de bonnes raisons à faire valoir.
Au point de vue scientifique, le détail qu'il faut surtout prendre en considération est celui du fantôme de Verrès qui révèle au sensitif-voyant que dans les archives privées d'un praticien de la Ligurie, il trouvera la biographie d'un personnage oublié du moyen âge, qui naquit et vécut dans une autre province de l'Italie : biographie dont personne au monde ne connaissait l'existence, hormis, peut-être, le propriétaire des archives où elle était gardée. Ce détail présente un intérêt théorique considérable, puisqu'il démontre l'origine supranormale de la vision de Verrès, qui se rattache indissolublement à toutes les impressions de « paramnésie » éprouvées par M. Costa. Et comme le fait d'avoir trouvé le document en question a été la clef qui permit d'arriver à la solution d'une énigme psychologique et métapsychique qui paraissait insoluble, il faut bien en déduire que, si l'épisode qui amena à la découverte du document est de nature supranormale, les phénomènes de paramnésie sont aussi de nature supranormale. En effet, puisqu'ils ne peuvent être regardés comme psychopathiques, ils doivent être considérés comme des réminiscences sporadiques de souvenirs authentiques d'un passé très reculé, existant à l'état latent dans les tréfonds de la subconscience du sensitif, et qui ont émergé dans sa conscience normale par suite des « rapports de milieu » dans lesquels il s'est successivement trouvé ; tout cela combiné à une condition psychique spéciale du sensitif.

Je vais me résumer : Attendu que le fantôme de Verrés avait appelé le sensitif par le nom d' « Iblet » ; attendu que les événements personnels, les amours contrariées, les exploits guerriers du chevalier de ce nom, vivant au moyen âge, concordent admirablement avec les impressions, les réminiscences, les visions que M. Joseph Costa éprouva, depuis son enfance jusqu'à l'âge viril ; attendu que les multiples explications par lesquelles la psychologie officielle s'efforce de rendre compte des phénomènes de « paramnésie », depuis les diverses théories de la «fausse mémoire » jusqu'aux hypothèses de la suggestion, de l'auto-suggestion, des «coïncidences fortuites» et de la « télesthésie dans le sommeil», sont toutes des états psychologiques ou pathologiques, ou supranormaux, qui n'auraient pu engendrer une convergence d'impressions subjectives parfaitement concordantes avec les événements vécus par un personnage du moyen âge resté obscur et ignoré ; attendu qu'on doit envisager tout cela, il faut en déduire logiquement que la seule conclusion légitime à tirer de l'ensemble des faits est celle qui envisage la possibilité que l'ingénieur Joseph Costa a vécu antérieurement une autre vie, dans la personne d'un chevalier du moyen âge appelé « Iblet de Challant »

Par Ernest Bozzano, revue spirite de mars 1928.